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Alexandre Najjar : « L’obstination du témoignage »

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© Marguerite Silve-Dautremer

Écrivain libanais francophone, directeur de l’Orient littéraire et avocat au barreau de Beyrouth, l’auteur des Exilés du Caucase (Grasset) et de Kadisha (Plon) a puisé dans l’actualité internationale et celle de son pays natal, le Liban, pour écrire ce saisissant roman sur la pandémie de Covid-19 qui en fait l’un des premiers du genre. Rencontré dans la capitale libanaise, Alexandre Najjar livre à LIncorrect sa vision de cette crise sanitaire mondiale.

 

Votre roman, La Couronne du Diable, paru en édition numérique chez Plon, est l’un des premiers du genre sur l’épidémie mondiale de coronavirus. Que vous inspire-t-elle et pourquoi avoir souhaité écrire à ce sujet ?

 

J’ai toujours considéré qu’il y a une « responsabilité de l’écrivain », comme l’affirmait Sartre, et je suis sans cesse animé par « l’obstination du témoignage » chère à Camus. Face à cette pandémie qui a paralysé la planète, je ne pouvais pas rester les bras croisés. Je ne pouvais pas non plus écrire sur des sujets futiles qui auraient pu paraître indécents. J’ai donc décidé de raconter le premier acte de la tragédie…

 

La Couronne du diable retrace l’histoire de Gaudens, un écrivain qui se téléporte dans plusieurs pays pour restituer des scènes de la tragédie sanitaire, notamment en Iran, en Chine ou en Espagne, pays les plus durement touchés. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

 

Mon narrateur, un écrivain confiné, se téléporte en effet dans huit pays différents et se met dans la peau de huit personnages pour raconter l’épreuve telle qu’ils la vivent, en partageant leurs angoisses, leurs espoirs et aussi leur exaspération face au laxisme des autorités. Il commence logiquement à Wuhan car c’est là-bas que le donneur d’alerte a subi des pressions des autorités chinoises pour se taire. Ce manque de transparence a aggravé l’épidémie et fait perdre à la Chine et au monde trois semaines précieuses… Mon narrateur est ensuite, tour à tour, un passager britannique prisonnier d’un navire de luxe placé en quarantaine, une enseignante parisienne bouleversée par la contamination de sa mère, un étudiant en cinéma enfermé à Milan, un jésuite libanais révolutionnaire, un médecin iranien confronté à un cas de conscience, un médecin-éditeur engagé et créatif à Madrid ou encore un journaliste américain du Washington Post féru de théories complotistes.

 

Selon vous cette crise mondiale, qui a mis en lumière de nouveaux modes de fonctionnement à plusieurs niveaux, n’est-elle pas l’opportunité pour nos sociétés et leurs dirigeants de réinventer leurs modèles de vie ?

 

Si l’on veut se montrer optimiste, on peut en effet parler d’« opportunité » en pensant que cette crise changera la mentalité de nos dirigeants et donnera naissance à un « nouveau monde ». Mais l’histoire nous enseigne que les dirigeants tirent rarement des leçons du passé ! Cela dit, d’un point de vue moral ou éthique, je trouve qu’on ne doit trouver à cette crise aucune « circonstance atténuante ». Elle a causé la mort de milliers de personnes, elle va engendrer une crise économique sans précédent, provoquer des faillites en série et conduire à des licenciements massifs… La fracture entre les personnes âgées et la population plus jeune s’est aggravée : la crise a montré, partout dans le monde, que les seniors sont devenus des laissés-pour-compte, des marginaux qu’on laisse crever dans l’indifférence générale, j’en suis scandalisé !

 

 

« La crise a montré, partout dans le monde, que les seniors sont devenus des laissés-pour-compte, des marginaux qu’on laisse crever dans l’indifférence générale. »

 

 

Je crois aussi qu’il faudra du temps pour que les gens retrouvent automatismes et dynamisme et pour que le secteur culturel, très affecté, redémarre. Les réflexes de distanciation (ne pas saluer ni s’embrasser, porter des masques en permanence, se laver les mains…) vont enfin devenir la norme et c’est malheureux.

 

Le confinement et le silence font partie de votre quotidien d’écrivain, activité que vous menez en parallèle de votre cabinet d’avocats à Beyrouth et la Direction de L’Orient littéraire. Que souhaiteriez-vous dire aux personnes qui elles, n’ont pas fait le choix de ce confinement et pour qui cela s’avère difficile à vivre ?

 

C’est Didier Decoin, je crois, qui a affirmé que « le confinement est une chance pour un écrivain ». Il est vrai que cette retraite forcée permet à l’artiste de créer calmement loin du bruit, du tumulte et des gens. J’ai certes beaucoup écrit, mais j’ai aussi découvert les limites de la solitude. De Gaulle affirmait à la fin de sa vie : « La solitude était ma tentation, elle est devenue mon amie ». Pour ma part, je n’ai pas réussi à en faire mon « amie » car, à la longue, elle est insupportable ! À force de rester physiquement inactif, on rouille ; en s’isolant, on perd pied, on se coupe de la réalité, on n’a plus la notion du temps… J’ai découvert finalement que j’aimais la société humaine beaucoup plus que je ne le croyais et que le contact humain est essentiel pour l’équilibre et la création même. 

 

 

« J’ai découvert finalement que j’aimais la société humaine beaucoup plus que je ne le croyais et que le contact humain est essentiel pour l’équilibre et la création même. »

 

 

D’ailleurs, les jeunes qui apprennent à distance, à travers le « e-learning », ont également découvert, bien qu’ils soient immergés dans le numérique, l’importance des rapports humains et de la socialisation réelle et non virtuelle.

 

Le Liban, qui traverse une grave crise économique, a fait face à de nombreuses guerres qui ont façonné son histoire et fait des Libanais un exemple de résilience au sens large du terme. Diriez-vous que cette crise du coronavirus est différente cette fois ?

 

La crise du coronavirus est venue aggraver la situation économique au Liban tout en donnant l’illusion aux observateurs non avertis que les problèmes actuels en sont la conséquence, alors que c’est la corruption, bien antérieure à la crise sanitaire, qui est la source de nos maux. Les Libanais ont une capacité de résilience et d’adaptation qu’ils ont éprouvée pendant la guerre. Mais la grande différence avec la période des combats, c’est que, d’une part, la plupart des gens avaient des économies pour subsister, ce qui n’est plus le cas actuellement puisque la population a été appauvrie, et que, d’autre part, on pouvait au besoin quitter le pays pour poursuivre ses études ou travailler sous des cieux plus cléments. Or le caractère international de la crise actuelle fait que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs, de sorte que le Libanais habitué à voyager ou émigrer se sent désormais encagé…

 

Le Liban a géré la crise du coronavirus en obtenant des résultats remarquables, ce qui force l’admiration de la communauté internationale. Malgré une recrudescence des cas au mois de mai qui a entrainé un bref reconfinement, la situation reste sous contrôle. Que souhaiteriez-vous dire à ce sujet ?

 

Le Liban a réagi à temps en fermant écoles et universités et en imposant un confinement presque général. Le seul problème, c’est le rapatriement par voie aérienne d’un grand nombre d’expatriés libanais ou de membres de la diaspora, parmi lesquels figuraient hélas plusieurs personnes contaminées. Leur nombre est venu grossir celui des victimes « officielles » qui reste en tout cas assez bas par rapport aux statistiques d’autres pays.

 

Lire aussi : Une pandémie de coronavirus était plus que prévisible : elle était attendue

 

Selon vous, cette crise peut-elle amener le Liban à dépasser ses clivages politico-communautaires et tendre vers davantage d’union nationale ?

 

Il est certain qu’une réelle solidarité s’est créée au niveau national pour faire face à la crise, si l’on excepte les profiteurs et les spéculateurs qui sont légion en temps de crise. Le ministre de la Santé a salué l’appui de tous les partis politiques à son action. Mais dès qu’on sort de la sphère sanitaire, les clivages confessionnels font rage. Même dans la lutte contre la corruption, toute mise en cause d’un dirigeant provoque une levée de boucliers des dignitaires religieux de sa communauté qui le considèrent alors comme une « ligne rouge » à ne pas franchir ! Le pays du cèdre fête cette année les cent ans de la naissance du Grand-Liban proclamé par le général Gouraud. Mais à dire vrai, en l’état actuel de sa classe politique, il est ingouvernable !

 

Lire aussi : Orages et tempêtes d’une pandémie

 

Selon vous, face à la peur et les croyances que le coronavirus a engendré à travers le monde, comment faire preuve de rationalité et conserver un esprit critique ?

 

Le flux de fake news et de théories du complot pollue notre discernement. D’un point de vue religieux, beaucoup de fidèles sont persuadés qu’il s’agit d’un châtiment divin, ce qui est complètement aberrant. Cette crise a finalement un côté absurde qui aurait inspiré le Ionesco de Rhinocéros ou le Beckett d’En attendant Godot. Dans ces conditions, faire preuve de rationalité est difficile, si tant est qu’il faille être rationnel !

 

 

Propos recueillis par Marguerite Silve-Dautremer

 

 

 

 

 

 

La Couronne du diable

Alexandre Najjar

Plon

A commander ici .

 

 

 

 

 

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