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Daniel Habrekorn : Bataclan, une salle histoire

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Publié le

14 novembre 2022

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Écrivain et poète, Daniel Habrekorn connaît la salle du Bataclan mieux que personne : héritier d’une salle transmise de père en fils depuis plus d’un siècle, il raconte l’histoire de ce lieu mythique. Entretien.
bataclan

En quoi l’histoire du Bataclan est-elle liée à celle de Paris ?

D’abord au sens premier, physique : c’est lors de la transformation et de l’extension de la ville au milieu du XIXe siècle que naît le « Café Chinois Théâtre ». À l’époque de la construction du bâtiment, sous Napoléon III, le boulevard Voltaire s’appelait boulevard du Prince Eugène. C’était la première chinoiserie de Paris, La Pagode viendra après, et les chinoiseries connaissaient à l’époque un regain de mode à cause des expéditions militaires en Chine et en Indochine. C’est ainsi que commence cette histoire.

C’est aussi une histoire de chanson et de spectacle.

Dans les années 1865, Paris était, de très loin, la ville au monde qui comptait le plus de salles de spectacle. Paulus, super-étoile de l’époque qui fut le premier à enregistrer et faire filmer ses chansons par Méliès, s’est produit au Bataclan et l’a dirigé. C’est l’exploitante, Bénédicte Rasimi qui en fait à partir de 1910 le rendez-vous de tous les grands : Maurice Chevalier, Colette, Mistinguett et bien d’autres. Le Bataclan était connu dans le monde entier bien avant l’attentat. Lampedusa en parle même dans Le Guépard.

Lire aussi : Bataclan : quand François Hollande rejoue « l’erreur » de Blum

Le Bataclan est aussi pour vous une histoire personnelle ?

C’est évidemment une histoire de famille, il fait partie de moi. Mon grand-père, Gaston Habrekorn, chanteur et auteur de 800 chansons, après avoir exploité le « Divan japonais » sur la Butte Montmartre où il lança Dranem et Yvette Guilbert, l’a dirigé à partir de 1905, puis en a racheté les murs. Mon père est né dans l’un des appartements qui sont au-dessus. J’y ai moi-même vécu pendant vingt-et-un ans. Vers l’âge de six ans, j’ai vu mon premier film, Bambi, à sa sortie (ça date !), dans la salle du Bataclan, qui était alors devenue un cinéma. Je me souviens encore des esquimaux dans la neige carbonique que portaient les ouvreuses. Pour moi, c’est aussi une vie de quartier, et puis une ville, Paris.

Et pourtant vous avez voulu vous en séparer ?

En 1997, j’ai été attaqué et blessé au couteau devant ma porte, sans doute dans une volonté d’intimidation : j’ai voulu vendre la salle mais la Mairie de Paris l’a préemptée en proposant un prix au trois-quarts inférieur. La vente des murs n’a donc pas eu lieu mais la Mairie a plus tard racheté le bail, et c’est elle aujourd’hui qui est locataire.

Le vrai Bataclan est-il méconnu ?

Totalement. Les bêtises que j’ai pu lire dans d’autres médias après ces attentats ne sont pas étrangères à mon désir pressant de rétablir la vérité. Je me souviens qu’à l’époque une chaîne de télévision expliquait comment le Bataclan avait été construit par un Anglais ayant vécu en Chine, en souvenir d’un palais où il avait séjourné, là-bas… N’importe quoi ! Tout est français dans le Bataclan. Ce lieu est d’autant plus méconnu aujourd’hui que son nom est indissociablement lié aux attentats islamistes de 2015.

« Je n’ai en réalité rien perdu si l’on compare aux victimes, mais je suis resté saisi par le malheur qui régnait dans cet endroit si intimement lié à ma vie »


Daniel Habrekorn

Vous parlez évidemment dans le livre des attentats : avez-vous une idée de la raison pour laquelle les terroristes ont pris le Bataclan pour cible ?

Difficile à dire. Il y avait eu des menaces de la part d’organisations pro-palestiniennes dans les années 2000 quand un précédent gérant avait réservé une ou deux soirées par mois au bénéfice de Tsahal, l’armée israélienne. Au moment de l’attentat, pourtant, le droit au bail avait été revendu. Je me dis néanmoins que le choix de l’établissement pour l’attentat n’y est peut-être pas étranger. Quel niveau d’information avaient ces types ? Une fois la réputation de l’établissement faite, il est possible que son sort ait été scellé. Mais je pense surtout qu’ils ont choisi un quartier festif. Par ailleurs, on a prouvé qu’il y avait eu des menaces de Daesh et d’autres groupes sur le Bataclan. Mais les auteurs n’ont pas été dépistés par les services de police. Pour le reste, on en est à peu près réduit aux conjectures puisque le procès n’a pas appris grand-chose.

Pourquoi ?

Les parties civiles n’avaient pas le droit d’interroger MM. Cazeneuve et Hollande. Or, de ce qu’ils ont dit, c’est que tout s’est bien passé, que tout le monde a bien fait son travail, et que le reste était la faute à pas de chance. Manuel Valls n’a pas été entendu du tout. Pourtant, tout n’a manifestement pas été fait avec la diligence nécessaire. Un exemple : en tant que propriétaire, je suis en possession des plans du Bataclan. La nuit de  l’attentat, alors que les policiers allaient lancer l’assaut, personne n’a pensé à me les demander. Cela aurait pu éviter certains problèmes dont je parle dans le livre.

Lire aussi : Le culte du Bataclan

Quelle vision a-t-on d’un événement aussi tragique survenu quand c’est un lieu qui pour ainsi dire est chez vous ?

C’est un souvenir terrible. Je n’ai en réalité rien perdu si l’on compare aux victimes, mais je suis resté saisi par le malheur qui régnait dans cet endroit si intimement lié à ma vie. Je n’y habitais plus quand ça s’est passé, si bien que je n’ai pu y aller que le lendemain. Comme je connais les lieux par cœur, j’ai dû faire les visites pendant une semaine, à tout un tas de gens, notamment des policiers ou des assureurs. Il fallait trouver les compteurs, les placards, les tuyaux et autres installations, et donc arpenter l’immeuble qui gardait partout des traces du massacre, quoiqu’elles eussent été nettoyées en hâte. Au cours d’une de ces visites, comme tout était détraqué et cassé, une alarme s’est déclenchée toute seule avec une voix préenregistrée ordonnant l’évacuation de la salle. Cette même alarme qui avait retenti pendant l’attaque. C’était… particulier.

Écrire ce livre sera peut-être l’occasion de délier psychologiquement le Bataclan de l’attentat ?

Oui, cet établissement est un lieu charmant et replacer l’attentat dans un contexte chronologique m’a permis et permettra au lecteur de redécouvrir et de se réapproprier un des monuments de la capitale de notre pays. Ce n’est pas qu’un lieu de deuil. Il a été et restera aussi un lieu d’insouciance et d’émerveillement.


Et tout le Bataclan

Un siècle et demi durant, la salle fut le havre rêveur du Paris nyctalope. Daniel Habrekorn s’en souvient : il en est l’un des propriétaires, comme ses pères et grand-père avant lui. Accompagnant le récit de plans, dessins et photographies, il relate la longue histoire de ces lieux mythiques depuis leur construction en 1865, et le caractère hors-norme d’une vie commencée entre les murs d’une telle institution. C’est ce point de vue subjectif qui donne sa saveur à la dernière partie du livre, consacrée aux attentats. L’auteur, à mi-chemin entre le simple spectateur et l’acteur, livre un récit complet des évènements et de leurs suites, avec quelques perles. C’est de ces histoires tenant du rêve éveillé que l’on raconte avec nostalgie malgré les drames qui l’émaillent ; que l’on conclut, léger sourire aux lèvres, par un : « sale histoire ». CR

BATACLAN : HISTOIRE D’UNE SALLE, DANIEL HABREKORN
Robert Lafont, 336 p., 45 €

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