Encore un effort pour entrer dans le XXIe siècle

© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Les débuts des siècles précédents avaient des manières directes. On ne pouvait plus percevoir le monde selon la même perspective après l’épopée napoléonienne ou le fracas de 14-18. Baptêmes collectifs sanglants, ils avaient le mérite de vous mettre au diapason tout un peuple au moment de changer de tonalité.

 

Le siècle n° 21, lui, démarra certes, en 2001, le même jour de septembre pour l’ensemble du globe, mais si le choc fut clair, il fut aussi diffus, virtuel, celui d’une simple image relayée en boucle. De là, peut-être, notre difficulté à prendre pleinement conscience des basculements, des enjeux, des zones où désormais croît le danger mais où croît aussi ce qui sauve.

 

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La plupart des verres sont périmés. Ceux que portent François Bégaudeau ou Édouard Louis, par exemple, ces écrivains dont l’écriture est soumise à une sociologie grossière, elle-même dépendante d’une eschatologie marxiste dont les visées sont non seulement ridicules (être égal dans le vide avant de crever), le déterminisme affligeant, mais dont la forme, surtout, est une caricature des logorrhées de leurs pères (voire de leurs grands-pères en ce qui concerne le Tintin prognathe), ces verres, donc, datent d’il y a déjà dix lustres – voire un siècle et demi.

 

 

DAU, le gigantesque projet du réalisateur russe Ilya Khrzhanosky qui fut lancé ce mois-ci à Paris prend les choses exactement où Bégaudeau et Louis les projettent encore : la fabrique soviétique de l’homme nouveau, une fois le bourgeois ou le « dominant » au Goulag, et l’horizon scientifique et égalitaire.

Le projet communiste représente la parousie d’une certaine modernité où l’homme, sans le soutien d’aucune divinité, s’échine à faire son salut par un volontarisme rationnel impitoyable. Le temple de ce projet, c’est l’institut scientifique qu’a reconstitué Khrzhanosky. Mais si sa démarche est également expérimentale, ce qu’il filme, c’est justement le revers absurde, dément, raté, du programme rouge.

 

Prendre acte que nous ne sommes plus au siècle du progrès linéaire et que les idéaux de cette évolution mécanique sont morts, voilà la condition sine qua non pour être aujourd’hui en mesure d’avancer et nous mettre au niveau du drame.

 

L’échec politico-scientifique devient alors une fascinante proposition artistique dont le déploiement est résolument actuel et vire à la métaphysique. Autrement dit, c’est en s’appuyant sur l’une des impasses du XXe siècle que le réalisateur franchit la ligne du XXIe , tandis qu’une grande partie de nos écrivains promus s’y cogne encore la tête, sans comprendre qu’ils sont, pour le fond comme pour la forme, en-dessous des cadavres dont ils se réclament et qu’il m’arrive souvent, pour ma part, d’avoir envie de piétiner.

Prendre acte que nous ne sommes plus au siècle du progrès linéaire et que les idéaux de cette évolution mécanique sont morts, voilà la condition sine qua non pour être aujourd’hui en mesure d’avancer et nous mettre au niveau du drame.

 

Lire aussi : L’éditorial de Romaric Sangars ; Les soleils du déclin

 

Il nous faut courtcircuiter le temps. Le siècle précédent ne croyait plus qu’à la réalité des apparences; la réalité virtuelle a rendu à la réalité toute son ambiguïté fondamentale. C’est ennuyeux, parce que nous saisissons de moins en moins clairement la chair des choses.

C’est salutaire, parce que nous recommençons de penser toute réalité comme problématique. Il nous faut donc court-circuiter le réel, faire sauter les plombs du XXe siècle, et alors, seulement, nous commencerons d’éclairer le XXIe .

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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