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Il était une fois Ennio Morricone

Il était le plus grand compositeur de l’histoire du cinéma. Ennio Morricone est mort ce lundi, il avait 92 ans. Il laisse derrière lui une œuvre monumentale, plus de 500 musiques de films qui hanteront nos oreilles pour l’éternité.

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C’est en accompagnant son père à la trompette pendant la guerre dans les nightclubs romains et les studios de synchronisation que le jeune Morricone, né en 1928, débute dans la musique. « Je me suis fait connaître comme arrangeur, personne ne me connaissait comme compositeur », racontait le Maestro. C’est le chef d’orchestre Carlo Savina qui fit appel à lui en premier en 1950 pour l’aider à écrire des arrangements d’une production de la Rai qui n’était encore à l’époque qu’une radio. « Mon travail consistait à écrire pour l’orchestre qui accompagnait la prestation de quatre chanteurs en direct, à chaque émission ». Ce sont les premiers pas d’Ennio Morricone dans la composition. Et déjà son style tranchait, plus exigeant et plus technique. « Je faisais des paris osés en proposant des solutions assez éloignées des standards qui rassuraient les autres arrangeurs », expliquait-il. Déjà la patte Morricone était là. La mélodie au centre et un arrangement autonome qui tel un gymnaste russe saute et virevolte sur ses barres.

Mais vivre de la musique n’était pas chose facile, surtout celle qu’il se représentait : « Une musique qui s’exprime pour elle-même, sans être liée aux images ou aux exigences contingentes mais au seul et unique besoin créatif du compositeur ». Il décide alors de taper à la porte de la maison de disque RCA, qui selon ses mots «  incarnait l’essor de l’industrie discographique italienne ». Il signe un contrat en 1958 et y reste jusqu’à en 1966. Il peaufine son style, réalisant parfois jusqu’à quatre arrangements par jour « pour tromper l’ennui », arrangeant aussi bien la fameuse chanson napolitaine O sole mio que Sonate au clair de lune de Beethoven, mais son premier succès vint avec Ogni Volta chanté par Paul Anka, vendu à 1,5 millions d’exemplaires.

Début au cinéma

Les débuts de Morricone au cinéma commencent par deux râteaux. En 1959, le réalisateur italien Luciano Salce lui propose de travailler sur la musique de son nouveau film Les Pilules d’Hercule. Les deux hommes s’étaient rencontrés sur la RAI lorsque Salce réalisait l’émission musicale Piccolo Concerto et Morricone était responsable musicale de la chaîne. Mais lorsque le producteur du film Dino de Laurentiis découvre le nom du compositeur, il demande : « Mais qui c’est ? Connais pas. C’est non ». La même année le compositeur italien est à nouveau recalé pour le film Gastone de Mario Bonnard.

«  Bonjour, je m’appelle Sergio Leone… » C’est par un coup de téléphone à la fin de l’année 1963 qu’Ennio Morricone échange pour la première fois avec le réalisateur italien.

En 1961, Luciano Salce revient à la charge et cette fois-ci l’impose pour composer la musique de son prochain film Mission, ultra-secrète avec Ugo Tognazzi, qui n’était pas en encore la figure de la comédie italienne qu’il deviendra, et Stefania Sandrelli (Nous nous sommes tant aimés) alors débutante. « Je n’ai pas éprouvé cette angoisse caractéristique de ceux qui n’ont jamais travaillé pour la grand écran parce que j’avais travaillé en tant que « nègres », le jargon romain pour appeler ceux qui orchestrait et parfois remaniaient les partitions d’une compositeur de musique de films », raconte Morricone. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas de diriger ou d’ajuster, mais bien de composer l’intégralité d’une bande-son en tant que « compositeur exclusif ».

Et Sergio Leone arriva

«  Bonjour, je m’appelle Sergio Leone… » C’est par un coup de téléphone à la fin de l’année 1963 qu’Ennio Morricone échange pour la première fois avec le réalisateur italien. C’est du moins ce qu’il pensait. « Le nom de Leone me disait quelque chose », raconte-t-il. « Dès qu’il s’est retrouvé devant la porte de chez moi, ma mémoire s’est activée. J’ai tout de suite remarqué le mouvement de sa lèvre inférieure qui me disait quelque chose ». Il lui demande alors « Mais tu es le Leone de l’école primaire » et Leone lui répond «  Et toi le Morricone qui m’accompagnait via Trastevere ». Des retrouvailles trente ans plus tard, pour le début d’une collaboration sublime. Leone voulait que Morricone compose la musique de Pour une poignée de dollars. Le compositeur ne connaissait pas grand-chose au western et ne croyait guère en Leone lorsque ce dernier lui expliquait vouloir raconter le western en tant qu’univers mythique. Il déclara même quelques années plus tard qu’« Homère était le plus grand auteur de western ». À cette époque le péplum qui fit la gloire du cinéma italien était en fin de vie et le western, censé le remplacer, patinait dans la pellicule. « Le western vivait une grosse crise en Italie, mais en très peu de temps, Leone a été capable de lui donner un nouveau souffle », raconte Morricone. C’est parce qu’il s’enracine dans sa culture et son histoire que le western américain rencontra un immense succès populaire. Leone décida de l’inscrire dans la tradition du théâtre italien et de l’opéra. « Comme dans la commedia dell’arte avec Arlequin, Polichinelle, ses personnages portent des masques, et ces masques en cachent beaucoup d’autres », raconte Martin Scorsese.

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« J’ai immédiatement compris que ma musique devait amplifier et exagérer le ton picaresque et agressif du film », expliquait Ennio Morricone. Malins, les producteurs le font passer pour un film américain en changeant tous les noms, sauf celui de Clint Eastwood, jusqu’à celui de Leone, crédité au nom de Bob Robertson. Le succès est au rendez-vous et Morricone remporte son premier Nastro d’argento (récompenses décernées par le Syndicat national des journalistes cinématographiques italiens ). Ce trophée n’est pas du goût de l’intéressé qui raconta quelques année plus tard : « Pour être franc, et malgré son succès, je trouve que cette musique fait partie des pires que j’ai écrites pour le cinéma ».

Le 18 décembre 1965 sort le deuxième opus de la trilogie du dollar :  Et pour quelques dollars de plus. Plus dramaturgique et plus mûr, le duo monte d’un cran. Les personnages de Leone gagnent en épaisseur et la musique de Morricone en nuance. Une flûte et un sifflement pour Eastwood, l’usage du marranzano ( la guimbarde sicilienne) associé au cor anglais pour le Colonel Mortimer et le carillon pour le rituel de mort d’El Indio, les compositions de l’Italien prédominent jusqu’à structurer le récit du film. Un an plus tard, le duo conclut le trilogie avec Le Bon, la brute et le truand. Si l’épique est toujours présent dès l’arrivée de Sentenza et le célèbre arpège de la guitare électrique métallique, Morricone greffe au film une lame mélancolique portée par la guitare classique. Morricone épouse à merveille les ruptures de ton de Leone comme dans cette scène où un orchestre de prisonniers sudistes joue pour masquer les cris de Tuco torturé. Le film est un succès mondial. Si la carrière de Morricone ne compte que 36 westerns, soit 8% de sa production, avec cette trilogie et Il était une fois dans l’Ouest, le grand public associera pour l’éternité le compositeur italien et ce genre américain.

Naissance d’une légende

Les années 60 divisent le cinéma en deux catégories de production : celle grand public, plus commerciale et le cinéma d’auteur. Morricone travailla sur les deux. Rien qu’en 1968, el Maestro collabora avec Pasolini pour Théorème, Bertolucci pour Partners (adapté du Double de Dostoïevski) et Léone pour Il était une fois dans l’Ouest. « Le cinéma d’auteur offre une plus grand liberté et de plus grande possibilités d’expression. Nous n’avons de compte à rendre à personne sinon à nous-même et au réalisateur. Je me suis servi de ces films pour expérimenter, mais aussi pour y intégrer des langages auxquels je tenais et les introduire au cinéma », raconte Ennio Morricone. Choses qu’il fera dans Il était une fois dans l’ouest considéré par la critique comme un film de série B malgré son immense succès populaire. Le film surprend par sa grammaire cinématographique et musicale dès l’ouverture.

Plus de trompette, ni de cris d’animaux, el Maestro utilise les cordes pour étirer le temps

Des plans qui s’étirent et une bande son composé de silences, d’un moulin qui grince et d’un bourdonnement de mouche Un son annonce une image et ainsi de suite, ce n’est plus le son qui porte l’image mais l’image qui explique le son. « Ces sons concrets mêlés à mon silence s’étaient transformés en musique. Voila le niveau d’harmonie que nous avions atteint », explique Morricone. La mélancolie aperçue dans Le Bon, la brute et le truand offre au film de Leone une ampleur sublime. Lui qui pensait filmer son ultime western trouve dans la composition de Morricone une douceur teintée de lassitude parfaite pour mettre en scène la fin d’un monde. Plus de trompette, ni de cris d’animaux, el Maestro utilise les cordes pour étirer le temps. La légende est née et la bande originale est vendue à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde. L’immense succès lui ouvre toutes les portes, à commencer par celle d’Hollywood.

Morricone compose jusqu’à cinq films par an, offrant même par son génie la chance à un navet de rester dans les mémoires.

C’est avec Sierra Torride de Don Siegel qu’Ennio Morricone débute sa carrière américaine en 1970. Il retrouve Clint Eastwood, mais le problème de la langue gênait le Maestro. « Je ne parlais pas anglais et Siegel n’était pas très loquace. Il n’offrait pas le genre de confrontation que je recherchais ».  Il devra attendre sept ans pour composer à nouveau pour le cinéma américain. « Nombreux réalisateurs et producteurs m’ont contacté mais ne me proposaient que des westerns. ». Ne manquant pas de proposition ailleurs  – le marché français lui tend les bras avec Le Casse (1971) de Verneuil ou L’Attentat (1972) de Boisset – il revint aux États-Unis en 1977 avec l’Exorciste II de John Boorman et surtout Les Moissons du ciel de Terrence Malick, l’un de ses films préférés.

Nommé pour la première fois aux Oscars, Morricone repart des États-Unis sans trophée, mais avec le statut d’incontournable. John Carpenter (The Thing), William Friedkin (Le sang du châtiment), Brian de Palma (Les Incorruptibles), Richard Fleisher (Kalidor) ou encore Roman Polanski (Frantic), les réalisateurs américains se disputent le compositeur Italien. Les Français aussi. Le Professionnel (1981), Le Ruffian (1982) ou Le Marginal (1983), il compose jusqu’à cinq films par an, offrant même par son génie la chance à un navet de rester dans les mémoires.

Enfin l’Oscar

C’est au cours de cette décennie que le Maestro signe ses chef-d’œuvres : avec Mission (1987) et Il était une fois en Amérique (1984). Avec ce hautbois qui élève vers le ciel et ce merveilleux On Earth As it is in heaven, à la fois chrétien, baroque et ethnique, Ennio Morricone offre au film de Roland Joffé une ampleur inespéré. Mais c’est avec Il était une fois en Amérique qu’il compose sans doute sa plus belle partition. Transcendé par la voix puissante de la soprano Edda Dell’Orso, déjà utilisée comme instrument dans Il était fois dans l’ouest,  Deborah’s Theme mêle regrets, songes et nostalgie dans un lyrisme bouleversant.

Les récompenses pleuvent : César avec I Comme Icare ( 1980) et Le Professionnel , Golden Globes pour Mission, Il était une fois en Amérique ou encore les Incorruptibles, des British Academy Film Awards avec Cinéma Paradisio (1991), seul l’Oscar le fuit malgré de nombreuses nominations, ce qui l’agace beaucoup. Il le reçoit enfin en 2007 non pour un film mais pour l’ensemble de son œuvre. Un Oscar d’honneur remis par Clint Eastwood comme pour réparer un oubli avant qu’il ne soit trop tard. Ennio Morricone a 82 ans. Mais le Maestro a de la ressource, neuf ans plus tard, il gagnera l’Oscar de la meilleure musique de film pour Les Huit Salopards (2016) de Quentin Tarantino.

Le plus grand compositeur de l’histoire du cinéma s’en est allé à l’aube d’un 6 juillet avec le réconfort de la foi. « Il faut des années et sans doute des siècles, avant de pouvoir affirmer une chose pareille », disait-il. Aujourd’hui il n’est pas trop tôt pour le dire. Ciao Maestro.

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