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Journal d’un confinement incorrect – deuxième partie

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© Louis Lecomte pour L'Incorrect

Constatant comment nimporte quelle starlette surestimée s’était mise à publier son journal de confinement, Maximilien Dreyer, écrivain maudit et de droite, a décidé d’explorer à son tour ce nouveau genre littéraire. À sa manière à lui.

 

Jour 5 : Rien.

Jour 6 : Rien.

Jour 7 : Rien.

 

Jour 8 : Rien. Enfin si, il se passe toujours vaguement quelque chose, mais le problème du confinement, cest que ça limite l’aventure. En revanche, si on accepte d’être réduit au statut dobservateur, le paysage est fascinant. En dévalisant, lors des premiers jours, les rayons des supermarchés de papier toilette et de pâtes, tout ce que la France compte dincorrigible plèbe nous a rappelé quun homme qui a peur se rétracte à la dimension de son intestin : comment le remplir, comment le vider ; et que la foi nest pas quune vertu théologique, mais également esthétique, parce quelle permet de surmonter lavilissante terreur animale.

 

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Jour 9 : Passé la journée à écrire des articles pour un célèbre journal de gauche (pléonasme). Activité facile et lucrative. Il suffit denfiler des lieux communs en variant lordre. Enfin, il suffit de connaître un vieux qui y tient un poste clé puis denfiler des lieux communs en variant lordre. Le soir, ma voisine a frappé pour me proposer de partager une bouteille avec elle. Cela ma dabord rassuré puisque je navais pas de souvenir de la manière dont s’était conclue notre soirée de la semaine précédente. M’étant réveillé seul, javais du moins conclu n’être pas parvenu à coucher avec elle, mais je ne disposais pas dautre indice et craignais davoir dérapé sous leffet de lalcool. Il semble donc que j’étais resté fréquentable, puisque je me suis retrouvé sur son canapé à siroter un vin du Sud-Ouest tout à fait passable, en évoquant avec elle les joies saines du confinement. Cependant, après une journée à baver des conneries bien-pensantes, cette accumulation de fadaises a fini par m’écœurer, surtout après la vodka que Léonore, cest son nom (à moins que ce soit Éléonore, ou Lénore, je ne sais plus bien), a ramené des étagères de sa cuisine. Quand jai voulu allumer mes cigarettes avec ses poches de Sartre préalablement enflammés, elle ma cependant congédié.

 

Ce qui implique de laisser crever des vieux qui avaient, eux, respecté les consignes, et qui auront, peut-être, donc, subventionné leur propre agonie par le truchement des pépites de banlieue.

 

Jour 10 : Ça y est, l’Île-de-France commence à être sérieusement touchée par le fléau chinois. Le 9.3. n’est plus seulement saturé de racailles, désormais il na plus où loger ses malades. Le département impossible à confiner est le département le plus ravagé ; il y a les morales idéologiques, qui innocentent les catégories immaculées, et puis il y a la beau, simple et brutal principe de causalité qui sanctionne implacablement la connerie et lorgueil barbares. Ce qui est gênant, cest quau passage, les « dionysiens » nous enculent. Avec largent que les impôts du reste du pays ont permis de déverser sur eux depuis quinze ans, on aurait pu ouvrir des lits d’hôpitaux pour soigner toute lEurope. Après avoir entendu les fils hurler : « Nique les confinement ! », on surprend désormais les lamentations des mères : « Soignez mon fiiiiiils ! ». Ce qui implique de laisser crever des vieux qui avaient, eux, respecté les consignes, et qui auront, peut-être, donc, subventionné leur propre agonie par le truchement des pépites de banlieue. Mais finalement, on se trouve là aussi face à une morale pragmatique qui sanctionne laveuglement politique collectif. Cruel, mais juste.

 

Jour 11 : Bataille autour du druidique professeur Raoult. Une pandémie mondiale, cest comme un guerre mondiale : on peut jauger les tempéraments nationaux à l’aune dune épreuve commune. Les Chinois liquident les lanceurs dalerte, liquident les chiffres réels, liquident les désobéissants, liquident le virus, et sapprêtent à remporter les bénéfices mondiaux, en envoyant masques et médecins aux Européens qui demeuraient convaincus qu’un virus n’allait tout de même pas sattaquer à des gens civilisés, ouverts et férus de l’égalité hommes-femmes. Les Anglais, dans leur morgue insulaire, simaginent dispensables de confinement, puis confinent quand le taux de mortalité prévu s’annonce mauvais pour l’économie.

 

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Les Allemands avancent en rang se faire dépister. Et les Français : eh bien, ils se divisent en deux camps, s’étripent dans des polémiques qui grondent plus que la question épidémique elle-même, cherchent un homme providentiel, tergiversent des heures sur des questions de méthodologie, s’invectivent, sinsultent, et ne parviennent à trancher sils vont sauver le monde grâce à leurs formidables institutions ou grâce à leurs génies rebelles, au risque d’être les premiers à y passer. Quoi quil en soit, Raoult, qui passe pour un illuminé, tient le même discours depuis deux mois, qui a défaut d’être encore vérifiable, est cohérent, et na pu être objectivement pris à défaut. Ceux qui le moquent nont rien prévu, ont changé déjà trois fois danalyse, se prétendent « scientifiquement raisonnables », mais sont incapables de répliquer à leurs adversaires avec des arguments rationnels.

 

Jour 12 : Deuxième week-end de confinement. Les modernes, toujours tentés de régresser vers Mère Nature, sextasient devant les canards qui pavanent connement, en file indienne, sur le parvis de la Comédie-Française. Désolé, mais je préfère quand même y voir se promener des femmes élégantes ou des officiers couverts de gloire se précipitant pour assister à une nouvelle mise-en-scène dIphigénie. Une profonde nostalgie m’a étreint. Jai frappé chez ma voisine, et même si j’ai remarqué quelle manquait suffisamment de caractère pour porter des Stan Smith, je lui ai proposé de venir dîner chez moi.

 

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Magret de canard, pommes grenailles, quatre bouteilles. On a fini par danser une valse erratique dans mon salon, je lai embrassé dans le cou. Et cest là quelle ma appris que son mec était interne. Bref : un soldat au front du Covid 19, et qui ne la visite plus par peur de la contaminer. Voilà qui ma refroidi et a gâché la fin de soirée. Je l’ai reconduite chez elle vers deux heures, en parfait gentleman, lui tenant même les cheveux lorsquelle sappliquait à régurgiter notre festin dans la cuvette des toilettes. Alice. Elle sappelle Alice, en fait.

 

Par Maximilien Dreyer

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