Les Turcs, les Arabes et l’âme sunnite

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Son nom est Jamal Khashoggi, ou devrais-je dire était? Son histoire inonde la toile, tout le monde en parle. Derrière la très probable tragédie nous découvrons les ambiguïtés de l’empire américain, la position renforcée d’Erdogan et l’archaïsme de la maison Al Saoud.

 

Mais l’événement en soi cache une guerre implacable et périlleuse, un conflit entre les Turcs et les Arabes pour décider une bonne fois pour toutes qui est le leader du monde sunnite. En Amérique les détracteurs de Trump surfent la vague avec une joie immense, Robert Kagan écrivait récemment dans le Washington Post: « Cela [le meurtre hypothétique] symbolise l’abandon des États Unis comme une force restrictive contre les acteurs malins du monde. » Il faudrait enseigner à Kagan que les États Unis ne furent jamais une force restrictive, bien au contraire, ils ont enfanté un nouveau monde avec leur interventionnisme libéral, pour le meilleur et pour le pire.

Il a abandonné le Parti Républicain en 2016 à cause de ce qu’il a appelé le fascisme, oui vous lisez correctement, le fascisme de Donald Trump. Il enchaîne son article en disant « L’Arabie Saoudite est une nation petite qui ne peut pas se défendre sans l’aide des États Unis, et donc aucun leader saoudien aurait fait cet acte audacieux sans la confiance que Washington, jadis le leader de l’ordre libéral mondial, ne riposterait pas. » Mais quel mépris mon Dieu! Si Kagan pense cela de l’Arabie Saoudite imaginez ce qu’il pense des petites nations européennes, des misérables colonies étasuniennes.

 

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Pourtant le géopolitologue américain n’a pas tort quand il décrit la relation déséquilibrée entre l’Oncle Sam et son protectorat arabe. Et c’est ici que notre histoire se croise avec Jamal Khashoggi. La dénonciation du gouvernement turc contre les Saoudiens concernant le journaliste est un message direct pour tout le monde sunnite, le raffinement anatolien est bien plus attractif que la barbarie du désert. L’empire ottoman, malgré sa décadence, était une force indépendante jusqu’à sa dissolution après la Grande Guerre.

À l’époque les Britanniques ont propulsé les Arabes à se révolter contre le suzerain turc, avec des propos franchement racistes et anti-universalistes. La défaite austro-allemande scella le sort du Califat ottoman. Les Arabes reprochaient aux Turcs de n’être pas suffisamment musulmans comme eux, et ils liaient le mahométanisme à leur ethnie et à ses origines. L’alliance des Arabes avec l’empire britannique et ensuite avec l’empire américain est vue par beaucoup de musulmans comme une honte, une soumission inacceptable aux mécréants. Erdogan sait tout ça, et il utilise Khashoggi pour dévoiler l’hypocrisie américaine et l’ethnicisation du Coran.

 

Les méthodes saoudiennes commencent à devenir trop encombrantes pour l’image nord-américaine dans le monde, il est préférable d’avoir un islam qui essaie de se moderniser ou au moins fait semblant, qu’un islam rigoriste et  attardé

 

Détrompez-vous tout de suite si vous pensez que la querelle intra-sunnite peut servir à l’Europe. Malgré leurs différences gigantesques Ankara et Riyad apprécient beaucoup l’islamisation du Vieux Continent. Et elles travaillent main dans la main pour accomplir ce rêve millénaire. Si l’Europe arrive à tomber dans leurs mains, ensuite ils se disputeront sauvagement chez nous pour voir quelle conception de l’Islam sera implantée, chaque homme valable sera appelé à choisir son camp. L’ethnicisation du Coran, très en vogue pendant le XXème, a joué un rôle important dans l’identité persique. D’ailleurs quand les Turcs changent de camp en Syrie, pour joindre les Persans et les Russes, il y a un arrière-fond ethnique contre les peuples sémites, où ils ajoutent volontiers les Israélites.

Selon un responsable turc le sort funeste du dissident fut son démembrement après son assassinat dans le consulat saoudien à Constantinople. « Comme dans le film Pulp Fiction«  a-t-il dit. Cette référence est révélatrice, l’ouverture de la Turquie à la culture américaine intéresse beaucoup les stratèges américains. En revanche la fermeture saoudienne est de moins en moins appréciée.

Dit autrement, les méthodes saoudiennes commencent à devenir trop encombrantes pour l’image nord-américaine dans le monde, il est préférable d’avoir un islam qui essaie de se moderniser ou au moins fait semblant, qu’un islam rigoriste et  attardé. La décision du gouvernement Trump sur ce cas nous informera sur la stratégie qui sera suivie au Moyen-Orient. Les élites du pays sont divisées entre trois factions; la première veut maintenir la relation privilégiée avec l’Arabie Saoudite et renouer les liens avec les Turcs, la deuxième veut garder l’amitié saoudienne et déclarer la Turquie une cible à abattre, la troisième veut réprimander Riyad et choisir Ankara comme le plus important allié sunnite.

 

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La peur gronde particulièrement la troisième faction, elle croit profondément que si l’Amérique n’arrive pas à rétablir des bonnes relations avec la Turquie celle-ci pourra s’allier définitivement avec Téhéran et Moscou, une possibilité effrayante pour plusieurs personnes proches du pouvoir. Si le meurtre de Khashoggi est vérifié elle veut que Trump fasse l’usage de l’événement pour remercier profondément le gouvernement d’Erdogan et pour se distancer de Mohammed Bin Salman.

Le Sultan pourra ainsi être blanchi de ses crimes, il réprime les siens mais est un défenseur de l’ordre international, il dénonce les abus de pouvoir des autres. Si cela advient nous pouvons conclure que la stratégie de démonisation d’Erdogan ? essentiellement après le coup d’État raté de 2016 ?  n’a pas produit les résultats désirés. Elle sera abandonnée pour l’instant. L’affaire Khashoggi est un cadeau magnifique pour la respectabilité turque, un signal divin, une divine surprise.

Le plus déconcertant dans cette histoire est l’amateurisme saoudien, envoyer une quinzaine d’hommes pour faire un travail facilement réalisable par un me laisse pantois. Le faire dans un territoire hautement surveillé comme une métropole contemporaine est une ode à l’incompétence. Décidément, les services secrets c’était mieux avant !

Alphonse Moura est géopolitologue, maître en Sciences Politiques et Relations Internationales.

moura@lincorrect.fr

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