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Lettre à Jacques de Guillebon sur le bien commun en temps de crise sanitaire

Dans un éditorial sur RT France, le directeur de notre rédaction Jacques de Guillebon a justifié la politique vaccinale actuellement menée par le nécessaire souci du bien commun. Membre honorifique du comité éditorial de L’Incorrect et ami de Jacques, Bertrand Lacarelle a souhaité lui porter la contradiction dans une lettre ouverte que voici.

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Cher Jacques de Guillebon,

Dans votre dernier éditorial sur la chaîne télévisée RT France, à propos de la gestion de la crise sanitaire, vous utilisez la noble notion de « bien commun » pour justifier la vaccination de masse. C’est un « moindre mal », dites-vous encore. Ne pas nuire, en effet, est une attitude nécessaire à la vie en commun, à l’équilibre d’une société. Votre propos justifie l’action du gouvernement avec l’apparence de la rationalité, du raisonnable : il s’agit de ne pas « faire du mal à des plus faibles, à des plus âgés ». Et puis, dites-vous encore, « on va se retrouver avec une obligation vaccinale un jour si les gens ne vont pas se faire vacciner. » Les personnes non-vaccinées forceraient donc le gouvernement (le pauvre) à rendre le vaccin obligatoire, en persistant dans leur obstination, laquelle, pour le coup, ne serait ni rationnelle, ni raisonnable, et ne respecterait pas le bien commun.

Votre utilisation de la notion de bien commun (terme parfois également utilisé par les autorités communicantes) rejoint celle de « l’intérêt général » qui sert régulièrement d’argument massue aux politiciens. Une façon de voir les choses par le petit bout de la lorgnette : par exemple, telle décision (potentiellement désastreuse par ailleurs) permettrait de « créer des emplois ». Certes, quand vous parlez de bien commun, contrairement aux démagogues, vous pensez sans doute aussi à l’argument moral : protéger les plus faibles, etc. Nous sommes d’accord.

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Si c’est le cas, concernant l’action du gouvernement, j’ai peur que vous fassiez preuve de naïveté, pour le moins, et que votre argumentaire soit davantage tributaire des sentiments dirigés que de la raison que vous portez en étendard. Si l’irruption soudaine du virus a pu créer un mouvement compréhensible de panique, une épidémie mondiale de peur et par conséquent favoriser des prises de décision contradictoires et impropres, je peux, à la limite, le concevoir. C’est hélas la conséquence d’une politique sous le feu des médias, de l’immédiateté des informations, livrées aux affects et aux réactions impromptues. Le règne de la quantité, la dictature des émotions.

Mais deux ans plus tard, on pourrait s’attendre de la part de notre gouvernement à une gestion enfin raisonnable d’une épidémie qui, sans donner de chiffres (la bataille des chiffres a montré ses limites, mais tout notre monde est désormais soumis aux chiffres et aux calculs), toutes proportions gardées, n’a pas provoqué une effroyable mortalité, loin s’en faut. Vous me répondrez que chaque vie compte : il est vrai, mais ce serait un argument d’émotion. C’est justement là où nous nous éloignons du véritable bien commun, de l’art de gouverner et non de la gesticulation politique et médiatique, avec qui plus est son lot de profiteurs de guerre.

Le bien commun, dans cette crise, commande au moins deux actions : protéger et soigner les gens, d’une part ; maintenir la cohésion et la stabilité de la société, d’autre part.

Le bien commun, dans cette crise, commande au moins deux actions : protéger et soigner les gens, d’une part ; maintenir la cohésion et la stabilité de la société, d’autre part.

Il n’est pas besoin d’avoir fait médecine pour savoir qu’un vaccin n’est pas un soin. C’est un moyen de prévention. Les vaccins développés par les laboratoires et mis en circulation dans l’urgence avec une autorisation provisoire, rappelons-le, c’est-à-dire sans l’habituel et raisonnable respect du principe de précaution, réduisent en effet la possibilité de contracter le virus et, pour les personnes à risques, de développer des formes graves. On sait aujourd’hui que les personnes qui ne sont pas à risques peuvent malgré le vaccin transmettre le virus et surtout, dans des cas exceptionnels, développer des complications pouvant être mortelles. Dans ce cas, en temps normal, les médicaments et les vaccins sont immédiatement retirés du marché. Mais quand on parle du facteur « bénéfices-risques », certains semblent ne retenir que les bénéfices, en l’espèce, sonnants et trébuchants.

Le gouvernement a fait le choix radical, au début de la crise sanitaire, de retirer les patients atteints du virus des mains de leurs médecins généralistes pour les confier au monde hospitalier. Un choix pour le moins risqué sachant que depuis 25 ans l’hôpital, pour des raisons d’optimisation financière, voit ses moyens baisser. Par ailleurs, les patients qui arrivent à l’hôpital sont la plupart du temps pris trop tard, pour la raison que le lien avec les médecins généralistes a été rompu, qu’ils n’ont été ni suivis ni soulagés. À aucun moment la question de la prévention n’a été envisagée par le gouvernement, concernant une population à risques pourtant facilement identifiable. Vous ne pouvez donc affirmer qu’il est politiquement raisonnable d’obliger les gens à se faire vacciner en masse si le gouvernement ne prend pas la peine de favoriser la prévention et le soin (par les médecins généralistes, qui peuvent même proposer des soins d’aide respiratoire à domicile) « des plus faibles, des plus âgés ». Ce ne sont pas les personnes non-vaccinées qui leur « font du mal », comme vous le dites, les faisant passer pour les vilains méchants de l’histoire.

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Deuxième exigence du bien commun en temps de crise sanitaire : maintenir la cohésion et la stabilité de la société. Lorsque vous accusez les personnes non-vaccinées de pousser le gentil gouvernement à rendre obligatoire le vaccin, lequel est déjà lourdement conseillé (pour retrouver une « vie normale » disent les publicités gouvernementales), vous faites vous aussi le jeu de la division et participez de la désignation commode d’un bouc émissaire. Le dit « passeport sanitaire », un temps jugé inenvisageable puis devenu tout à fait nécessaire bien que faiblement efficace (sauf pour inciter les gens à se faire piquer), est lui aussi parfaitement contraire au bien commun. Il n’est pas besoin non plus d’être philosophe pour comprendre qu’il crée deux types de citoyens, une inégalité de fait, sur la base d’une injection médicale qui relève du choix personnel. Dans un numéro de L’Incorrect (septembre 2021), vous avez eu, maladroitement sans doute, des propos méprisants pour les opposants au « passe sanitaire » : « quand monsieur anti-pass sanitaire va pleurer ses libertés perdues sans comprendre que cela puisse être dû au fait qu’il a refusé de se confiner ou de se faire vacciner, l’aporie de son raisonnement lui est dissimulée par le voile rouge de la colère qui lui tombe sur les yeux ». C’est faire preuve de beaucoup d’assurance et donner un blanc-seing au gouvernement pour sa gestion de la crise, c’est vraiment se draper dans la « raison » des demi-habiles que vous aimez pourtant fustiger, et se ranger derrière une vision très politicienne du « bien commun ». Point d’aporie chez nos gouvernants, point d’absurdité dans les multiples « règles » et « gestes » que l’on nous a inculqués ?

Aussi me permettrais-je, pour finir, de vous rappeler les mots de Simone Weil, dans L’Enracinement (socle du bien commun), à propos de la liberté qui consiste en une « possibilité de choix », limitée par les règles nécessaires à la vie commune : « Il faut que les règles soient assez raisonnables et assez simples pour que quiconque le désire et dispose dune faculté moyenne dattention puisse comprendre, dune part lutilité à laquelle elles correspondent, dautre part les nécessités de fait qui les ont imposées. Il faut quelles émanent dune autorité qui ne soit pas regardée comme étrangère ou ennemie, qui soit aimée comme appartenant à ceux quelle dirige. Il faut quelles soient assez stables, assez peu nombreuses, assez générales, pour que la pensée puisse se les assimiler une fois pour toutes, et non pas se heurter contre elles toutes les fois quil y a une décision à prendre. À ces conditions, la liberté des hommes de bonne volonté, quoique limitée dans les faits, est totale dans la conscience ».

La gestion actuelle de la crise sanitaire, prônant la solution vaccinale et oubliant la prévention et le soin, divisant la population avec le passe-sanitaire, agitant la menace du confinement qui a pour effet d’isoler encore les gens (et en première ligne les personnes âgées), est parfaitement contraire au bien commun dans l’acception noble du terme.

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