Marcus Evans : Pourquoi j’ai démissionné du centre Tavistock [3/3]

© Sylvie Perez pour L’Incorrect

Les enfants se plaignant de dysphorie de genre ont besoin d’un accompagnement psychologique, plutôt que d’être confortés dans leurs convictions et orientés hâtivement vers des traitements hormonaux.

 

Marcus Evans est psychanalyste. Il a travaillé en tant que psychothérapeute consultant et directeur associé du Service Adolescent et Adulte au Comité Tavistock and Portman. Il est l’auteur du livre Making room for Madness in Mental Health: The Psychoanalytic Understanding of Psychotic Communication.

 

Cet article a été publié dans le média anglophone Quillette et traduit pour L’Incorrect par Alfred Sibleyras

 

Les mécanismes destinés à nier ou déformer la réalité nuisent au développement de l’adolescent.

 

L’éminent psychanalyste britannique Roeger Earlie Money-Kyrle a décrit les difficultés que nous avons à accepter trois réalités : (1) notre dépendance à notre mère dans notre petite enfance, (2) la différence entre les sexes, et (3) la différence entre les générations. Prises ensembles, ces réalités nous font voir la dure vérité concernant notre dépendance aux autres, nos limites, et notre mortalité. Même ceux qui pensent être heureux et équilibrés se retrouvent souvent à lutter contre ces réalités et ce qu’elles impliquent.

Dans certains cas, ces mécanismes de défense peuvent nous pousser à changer la manière dont on se présente au monde. Mais plutôt que d’éviter ou de déformer la réalité, notre maturité et notre développement psychologique nécessitent d’y faire face. Les mécanismes destinés à nier la réalité peuvent entraver notre développement émotionnel. Et il est donc logique d’aborder notre relation au sexe et à son expression dans le contexte de notre lutte contre ces réalités, plutôt que de considérer le genre comme une question à part, indépendante de la réalité  biologique.

Typiquement, les enfants en bas âge comptent sur une figure maternelle attentionnée pour les élever et prendre soin d’eux. Cette relation (espérons-le) d’amour et de tendresse fournit à l’enfant un socle pour son développement mental et son rapport à son identité. L’éminent pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott décrit la relation mère-nourrisson comme étant la « préoccupation maternelle primaire » à ce stade. La magie de la préoccupation maternelle prend fin lors du sevrage, la mère retourne alors travailler ou fait un autre bébé.

La séparation de la mère est importante dans le développement psychologique du nourrisson. Cependant cette séparation peut être vécue comme un traumatisme. Cela peut alors mener à un souhait de posséder la mère d’une certaine manière, ou à un grief envers la mère, puisqu’il est difficile pour l’enfant d’abandonner cette relation idéale. Dans un récent papier intitulé Time and the Garden of Eden Illusion (Le Temps et l’Illusion du Jardin d’Eden), le psychanalyste John Steiner décrit ce fantasme commun qui consiste à revenir à une relation imaginée et idéalisée avec sa mère. Ce fantasme est souvent lié, plus généralement, à une période, un endroit ou une relation idéalisée dans la vie du patient, avant que sa vie ne devienne plus compliquée et perturbée.

 

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Les réalités biologiques fondamentales et les différences entre les sexes peuvent provoquer de forts sentiments d’exclusion chez certains membres de la communauté transgenre. Chacun est différent, mais certains individus semblent penser que leur sexe féminin légitime leur a été interdit, et donc qu’une quelconque tentative par des femmes (nées femmes) de les exclure est vécue comme une attaque psychologique (frustration mise en évidence par des manifestations de colère parfois agressives envers les femmes biologiques).

Certains membres de la communauté transgenre agissent comme si leur bien-être psychologique dépendait de leur droit d’accéder à n’importe quel environnement féminin, bien que les femmes biologiques puissent trouver cela intrusif et menaçant.

Je pense que cette sensibilité à l’exclusion des espaces féminins est parfois liée à des angoisses inconscientes et à des griefs associés à une séparation traumatisante de la principale personne en charge de l’enfant. Cela permet d’expliquer pourquoi certains membres de la communauté transgenre agissent comme si leur bien-être psychologique dépendait de leur droit d’accéder à n’importe quel environnement féminin, bien que les femmes biologiques puissent trouver cela intrusif et menaçant.

Le sexologue Américano-Canadien Ray Blanchard inventa le terme autogynophilie pour décrire la tendance d’un homme à être excité sexuellement par la pensée de lui-même en tant que femme. Mais même dans les cas où ces impulsions sexuelles sont absentes, une femme transgenre (un homme qui se sent femme) peut être motivée par un désir d’incarner soi-même le remplacement de sa mère (ou figure maternelle). Je peux dire de par mon expérience clinique que des défenses psychologiques aussi vigoureuses rendent difficile pour la personne de prendre en compte des opinions alternatives ou d’accepter qu’il existe des structures psychologiques sous-jacentes.

 

La différence physique entre les sexes peut être vécue comme traumatisante et mener à une négation des différences sexuelles dans leur ensemble

 

En parallèle de ces problèmes d’attachement, les enfants sont aussi confrontés à la réalité associée à leurs restrictions biologiques en tant que garçons ou filles. Cela peut provoquer des sentiments de fixation ou de rivalité concernant l’autre sexe. Dans le cadre de leur développement, les enfants expérimentent différentes manières d’exprimer leur sexualité et de se comporter vis-à-vis du  sexe opposé. Un garçon doit accepter le fait qu’il a un pénis et qu’il devra un jour pénétrer une femme pour avoir un enfant. Une fille doit s’autoriser à être pénétrée si elle veut un enfant. Cette inquiétude causée par les différents rôles sexuels peut causer une grande anxiété, menant ensuite à un déni de la sexualité. (Lorsqu’un enfant que je connais apprit comment on faisait les bébés, il répondit que c’était dégoutant et que des gens pourraient se blesser). La différence physique entre les sexes peut être vécue comme traumatisante au point de mener à une négation des différences sexuelles dans leur ensemble, les hommes pouvant envier la capacité des femmes à enfanter, et les femmes pouvant envier aux hommes leur puissance. C’est un phénomène humain et universel avec lequel on doit lutter et que l’on doit résoudre.

Cela peut aider à comprendre cette curieuse tendance qu’ont les femmes transgenres à insister sur le fait que leur corps biologique d’homme ne leur donne aucun avantage dans le domaine sportif ; ou alors que les corps masculins et l’anatomie sexuelle masculine ne devraient pas être vus comme menaçants par les femmes dans des lieux où elles sont vulnérables comme les vestiaires ou les centres d’aide aux victimes de viol. De telles illusions ont à leur tour motivé tout un écosystème de spécialistes du genre auto-proclamés, qui insistent sur le fait que l’idée même de diviser l’humanité en homme et femme (ce qui est la base de la reproduction sexuée et donc de la survie de notre espèce) ne repose que sur une construction sociale.

 

Il est nécessaire que les cliniciens se tiennent à distance des militants

 

Répétons-le : chaque cas est différent, et il existe de multiples causes provoquant des troubles de l’identité de genre. La nature extraordinairement complexe de ce problème justifie que les transgenres, en particulier les jeunes, ont besoin de consulter des cliniciens indépendants qui protègent les intérêts à long terme de leurs patients, au lieu de les utiliser pour faire gagner du terrain à  une idéologie.

Cela nécessite que les cliniciens se tiennent à distance des militants afin de pouvoir diagnostiquer leurs patients en toute sérénité. Malheureusement, le rapport du Dr Bell  montre que la direction du service SDIG de Tavistock a cédé aux pressions des militants transgenres.

Le rapport du Dr Bell  montre que la direction du service SDIG de Tavistock a cédé aux pressions des militants transgenres.

Un article du Times a rapporté les propos de cinq anciens employés de Tavistock qui considèrent que « les associations transgenres telles que Mermaids ont un effet ‘néfaste’ en faisant la promotion du changement de sexe comme remède universel pour les adolescents déboussolés ». Il va sans dire que tout cela est problématique.

 

Une évaluation correcte du patient

 

Une évaluation correcte du patient implique deux choses. Premièrement, une approche psychothérapique prolongée pour évaluer et essayer de comprendre le discours du patient. Cela suppose une compréhension du milieu familial et social, d’où a pu émerger un traumatisme. Et aussi l’exploration des facteurs s’éloignant du domaine du conscient, qui sous-tendent l’identité de genre. Ce travail psychologique complexe peut être vu comme menaçant, car il va souvent à l’encontre de la ferme conviction du patient selon laquelle seul un changement d’identité sexuelle peut apaiser ses problèmes.

Par ailleurs, il nous faut régler la question du « consentement éclairé ». Aucun aspect des traitements hormonaux ne doit être passé sous silence. Ils doivent être évoqués, en toute transparence, y compris ceux pouvant compromettre le fonctionnement biologique du patient. La façon dont la personne concernée voit les implications de l’intervention médicale devrait être considérée comme un indicateur crucial. Par exemple, si l’individu ne se préoccupe pas une seule seconde des perspectives et des issues, cette absence de préoccupation devrait être vue comme un symptôme à examiner, plutôt que simplement une manifestation de la motivation du patient.

Il est aussi important de se rappeler que les patients présentant des symptômes de dysphorie de genre se dissocient souvent du corps avec lequel ils sont nés, car ils ont le sentiment qu’il contient des parties d’eux-mêmes qu’ils ont du mal à accepter. Le fantasme de l’individu pouvant sculpter son corps selon ses souhaits renforce (temporairement) ce sentiment de pouvoir et de contrôle sur le corps. On retrouve ici des similitudes avec la dysmorphie corporelle, un état dans lequel l’individu devient obsédé par un défaut physique.

Le fantasme de l’individu pouvant sculpter son corps selon ses souhaits renforce (temporairement) ce sentiment de pouvoir et de contrôle sur le corps.

De tels individus ont souvent recours à la chirurgie esthétique, pensant que leurs problèmes seront réglés si le défaut est éliminé.  Mais dans le cas de la dysphorie de genre, l’intervention médicale ne peut pas éradiquer entièrement la réalité du sexe avec lequel le patient est né. Cela peut entraîner un sentiment de persécution, dès lors que le corps rappelle à l’individu l’existence permanente d’un aspect non-voulu de lui-même.

Ce sentiment de persécution mène parfois à une haine de soi, pouvant évoluer vers une idéation suicidaire. Parfois, la haine peut aussi être extériorisée,  l’individu a alors l’impression d’être entouré de gens remettant en question la validité de son choix et de sa nouvelle identité. Il est évident que les membres agressifs des groupes pro-transgenres sont partis pour mener une campagne d’intimidation de tous ceux ayant un avis différent sur la question. C’est comme s’ils pensaient pouvoir régler leurs propres doutes en contrôlant les avis des autres, ce qui aide d’ailleurs à expliquer leurs sentiments de traumatisme extrême quand ils ont affaire à quelqu’un ne leur attribuant pas le genre voulu.

Il est évident que les membres agressifs des groupes pro-transgenres sont partis pour mener une campagne d’intimidation de tous ceux ayant un avis différent sur la question.

Cette bataille à propos de la perception du genre influence désormais le système légal du Royaume-Uni et des autres pays qui utilisent l’auto identification (en termes de sexe) à l’état-civil. De plus, se référer au sexe biologique plutôt qu’au genre peut maintenant être considéré comme un crime de haine plutôt que l’expression d’une réalité objective.

Certains parents dont les enfants annoncent soudainement souffrir de dysphorie de genre me demandent conseil. Certains me disent qu’ils n’ont pas confiance en leur personnel de santé local concernant la question du genre. Mon conseil : s’ils ont le moindre doute, s’ils sentent que le clinicien s’oriente vers un diagnostic automatique de leur enfant, sans réelle exploration, ils doivent s’inquiéter. Le problème c’est que les approches affirmatives du genre sont maintenant adoptées par la majorité des services de psychologie pour enfants.

 

Lire aussi : Marcus Evans : Pourquoi j’ai démissionné du centre Tavistock [1/3]

 

« Avant tout ne pas nuire »

 

« Avant tout ne pas nuire » devrait être la moindre des préoccupations que l’on puisse attendre de ceux qui traitent nos enfants. Mais en 2019, il fut révélé que le programme SDIG de la clinique Tavistock avait abaissé l’âge minimum auquel un enfant est éligible à la prise de bloqueurs de puberté sur la base même d’une étude qui, cela fut révélé plus tard, concluait qu’« après un an de traitement, on observait une ‘augmentation significative’ du nombre de patients nés femmes, reportant eux-mêmes au personnel qu’ils avaient délibérément tenté de se faire du mal ou de se suicider ». Le fait que la direction de Tavistock ait ignoré un tel signal d’alarme suggère qu’ils adhèrent à l’idée que le changement de sexe est un but en soi, indépendamment du bien-être des enfants, qui deviennent les pions d’une campagne idéologique.

C’est exactement l’opposé d’un travail thérapeutique responsable et consciencieux, sensé amener le patient à accepter et respecter son corps et à rétablir le lien entre son corps et son esprit. Ainsi sont les normes dans toutes les autres catégories de pratique thérapeutique. Et il est grand temps que les idéologues qui ont pris d’assaut la thérapie du genre soient mis devant leurs responsabilités.

 

Marcus Evans

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