Massimo Cacciari, ancien maire de Venise : « La situation européenne actuelle est le résultat d’une incapacité à saisir le concret »

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Massimo Cacciari est philosophe. Il a été maire de Venise de 1993 à 2005. Son regard sur la politique demeure très écouté en Italie.

 

Vous avez été Maire de Venise de la fin du XXème siècle au début du XXIème. Selon vous, et je parle à l’homme politique comme au philosophe, quelles sont les différences les plus importantes entre ces deux siècles ?

 

Comment répondre ? Lors du changement de siècle, nous avons vécu une révolution technologique, organisationnelle et géopolitique qu’on peut uniquement comparer aux bouleversements que le monde a connus entre le XVIIIème et le XIXème siècles !

 

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À l’époque le monde a été complètement transfiguré. Pensez à l’industrialisation d’hier et à l’internet d’aujourd’hui. Les plus âgés d’entre nous sont nés dans un monde qui n’existe plus. Rien du siècle passé n’est demeuré debout.

 

Vous avez dit que l’élargissement de l’Europe à l’Europe centrale et de l’est fut une erreur car ces pays vivent dans une autre temporalité que la nôtre. Pourquoi ?

 

Il fallait faire un pas vers les pays de l’Est. Mais il le fallait le faire graduellement, en misant sur les accords économico-commerciaux, en attendant de bien comprendre leurs perspectives politiques, sans entrer dans un nouveau conflit entre les États-Unis et la Russie. Les pays de l’Est européen sont sans aucun doute nationalistes de nos jours. Ils vivent une période historique comparable au moment de l’unification italienne, au risorgimento !

 

Les plus âgés d’entre nous sont nés dans un monde qui n’existe plus. Rien du siècle passé n’est demeuré debout.

 

Nous nous sommes mobilisés pour défendre d’un bloc les intérêts stratégico-militaires, américains mus par des idées internationalistes, parfois d’inspiration maçonniques, utopiques et éloignés des grands flux de l’histoire. La situation européenne actuelle est le résultat d’une appréciation erronée, d’une incapacité à saisir le concret.

 

Les élections européennes de 2019, seront-elles décisives pour l’avenir du continent ?

 

Si elles ne sont pas décisives, les élections de Mai seront d’une importance cruciale. Des décisions difficiles devront être prises. Nous ne pouvons plus tourner autour du pot. Nous sommes à la croisée des chemins.

 

La situation européenne actuelle est le résultat d’une appréciation erronée, d’une incapacité à saisir le concret.

 

Si les forces européistes ne se présentent pas en faisant une critique des politiques passées, avec des programmes innovants etde nouveaux visages, droites nationalistes et xénophobes gagneront et entraîneront dans leur sillage le vieux centre chrétien-démocrate, gaulliste, etc.

 

Faire de l’Europe un sujet politique de concorde peut sembler une chimère, mais vous êtes convaincu du bien fondé de la démarche. L’Europe que vous voulez doit-elle demeurer subordonnée aux États-Unis ou doit-elle trouver sa propre voie ?

 

La politique des États-Unis a radicalement changé. Le désengagement progressif des Etats-Unis en Europe répond à un choix stratégique. Une orientation prise avant  l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Souvenez-vous que le pivot to Asia remonte au moins au temps de Barack Obama. L’Europe, si elle existe encore, au-delà d’être une expression géographique (d’ailleurs très incertaine), devra prendre les rênes de son propre destin.

 

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Les États-Unis sont maintenant une puissance pacifique. Il faut comprendre que le pays reste entre deux océans, historiquement très ancré dans l’Atlantique mais toujours un peu plus tourné vers le Pacifique.

 

Nietzsche disait que « l’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau », que voulait-il dire ?

 

L’Europe est un continent historiquement conflictuel, aux fortes tensions internes et externes. Les nations européennes luttaient entre elles pour l’hégémonie continentale, puis mondiale, toujours avides de découvertes dans tous les domaines. La période des Grandes Découvertes et de la Renaissance en est un bon exemple. Et cela se traduit par une inquiétude radicale.

Si aujourd’hui elle aspire simplement à la sécurité, surtout si elle se renie en domestiquant ses instincts profonds ? soit se guérir de la fièvre et de l’ardeur qui lui sont si caractéristiques -, elle pourrait tout simplement finir par disparaître.

 

Propos recueillis par Alphonse Moura le 26/03/2019

Alphonse Moura est géopolitologue, maître en Sciences Politiques et Relations Internationales.

moura@lincorrect.fr

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