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Montres des profondeurs

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@DR

La montre a toujours été un signe de richesse  : dans le Comte de Monte-Cristo, le grand roman de la vengeance par le fric, pas moins de trois personnages arborent une Bréguet. Mais Les montres du temps d’Alexandre Dumas avaient malgré tout une fonction essentielle : donner l’heure de façon aussi lisible et exacte que possible

 

« Que peut-on bien faire lorsqu’on a trois heures à perdre dans le sardanapalesque aéroport de Dubaï  ?  », se demanda E., lassé par avance de ce mauvais moment à passer… «  On y regarde les vitrines du duty-free le plus célèbre du monde. » Et qu’y voit-on ? Des montres. À foison, dans tous les sens, étalées, scintillantes, et proposées à des tarifs qui, en dirhams, semblent relever de l’astronomie plutôt que de la grande distribution. Des montres, des montres et encore des montres – les mêmes qu’à Paris, à Monaco, à Shanghaï ou à Singapour – où la maison Bréguet vient de réouvrir, au soulagement géné- ral, sa luxueuse boutique de Marina Bay Sands…

 

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En un sens, se dit E., la montre a toujours été un signe de richesse  : dans le Comte de Monte-Cristo, le grand roman de la vengeance par le fric, pas moins de trois personnages arborent une Bréguet, justement  : un escroc criminel, le baron Danglars, un aubergiste de Rome qui la tient d’un voleur de grand chemin, et un jeune dandy, Albert de Morcerf, lequel tique un peu lorsque l’hôtelier exhibe sa tocante  : « Peste, fit Albert, je vous en fais mon compliment : j’ai la pareille à peu près : et il tira sa montre de poche de son gilet : elle m’a coûté 3000 Fr. » Soit un peu plus de mille fois le salaire journalier d’un ouvrier qualifié : tout est là, déjà. Pas besoin d’attendre le bronzatissimo Jacques Séguéla, arbitre des élégances du XXe siècle finissant, pour savoir que « si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a raté sa vie » – et que dans l’hypothèse inverse, on l’a forcément réussie.

Les montres du temps d’Alexandre Dumas avaient malgré tout une fonction essentielle : donner l’heure de façon aussi lisible et exacte que possible

La différence, poursuivit E. en se postant devant une Rolex GMT Master II tellement pavée de diamants qu’on ne pouvait plus en distinguer les aiguilles, c’est que les montres du temps d’Alexandre Dumas avaient malgré tout une fonction essentielle : donner l’heure de façon aussi lisible et exacte que possible. La montrer, en somme – d’où leur dénomination – avant de retourner au plus vite au fond du gousset de leur propriétaire. Celles des contemporains de Séguéla, au contraire, semblent avoir pour rôle principal de se montrer. Et d’indiquer du coup le statut financier de ceux qui les portent. E. se souvint à ce propos qu’un ami, observateur malicieux des mœurs de la Haute, lui avait rapporté qu’à Genève, lorsque des banquiers se rencontrent pour la première fois, ils ne manquent jamais de couler un regard discret vers le poignet gauche de leur interlocuteur, pour savoir à qui – ou plutôt, à combien – ils ont à faire. Dis-moi ce que tu portes, je te dirai qui tu es.

 

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Mais pour que la montre puisse jouer ce rôle, encore faut-il que son prix soit exorbitant – vous reprendrez bien une Richard Mille à tourbillon, boîtier platine et bracelet cuir, prix conseillé 347 000 € ? Et donc, qu’elle présente un certain nombre de « complications » techniques ayant exigé une masse inouïe d’heures de travail. Peu importe aux acquéreurs que lesdites complications soient non seulement inutiles, mais strictement incompréhensibles à tout autre qu’un expert horloger.

Ce qui importe, c’est que le « garde temps », comme on dit, ait coûté très, très cher, et que les intéressés, ceux qui le verront au poignet d’un autre, le sachent du premier coup d’œil. Car en réalité, c’est uniquement pour eux que l’on fait tout cela. Pour la montre. Ce qui, conclut E. en se dirigeant vers une autre vitrine, fait décidément de cet objet l’un des symboles les plus significatifs de notre Brave new World.

Et c’est alors qu’il s’aperçut avec horreur qu’il avait égaré sa Swatch.

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