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Mort d’Élisabeth II : quand la monarchie fait rêver la France et l’Occident

La mort d’Élisabeth II a fait l'objet d'une étonnante fascination dans tout l'Occident, à commencer par la France. C'est que la monarchie, et c'est son grand avantage, est le régime de la légitimité, de l'unité et du sacré. De quoi nous donner des idées ?

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Quelle étonnante cérémonie que celle que dont nous furent témoins jeudi dernier. Saisi d’effroi, un pays tout entier se trouvait suspendu aux fragiles respirations de sa monarque. Toutes les activités étaient arrêtées net, les journalistes déjà se paraient de noir, la BBC ouvrait son canal à l’international pour partager les derniers instants de la femme la plus célèbre au monde. Et avec la Grande-Bretagne, c’est l’Occident tout entier qui retenait son souffle, transi d’émotions et tout en prière pour la royale mourante, qui s’interrogeait sur ce que serait le monde demain, car, non qu’Élisabeth soit indispensable, mais personne ou presque n’a jamais vu ce monde sans elle. Tous avions conscience d’assister à la fin de l’un de ces miracles de perpétuité et de majesté que seule la monarchie peut offrir. Tous comprenions qu’une page de l’histoire vieille de 96 ans était sur le point d’être tournée, page qui débuta quand Vincent Auriol et Edgar Faure gouvernaient la France, page qui dura près du tiers de l’histoire américaine et qui fut parcourue par les plus illustres noms de l’histoire contemporaine, page essentiellement marquée par l’ère de paix et d’abondance issue de la Seconde Guerre mondiale dont on sait qu’elle est en train de s’éteindre. Tous assistions au fond à la rupture du dernier grand lien qui nous arrimait au siècle précédent.

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Émotion et gravité universelles donc, pour la royale défunte. Pluie d’hommages en tout genre et issus de tout rang. Inédit à pareille échelle, le phénomène est merveilleux, au pied de la lettre, tant il échappe comme nul autre phénomène à la politique légale-rationnelle que la modernité croyait imposer à la terre entière alors même qu’elle n’épouse pas le quart du phénomène politique en son entièreté. Car cette séquence nous rappelle – par-delà la caducité politique du roi de Grande-Bretagne – que la tradition et le sentiment, l’invisible et l’imaginaire sont des données essentielles de la vraie et grande politique. Et la cérémonie funéraire qui s’annonce exceptionnelle – deux semaines de deuil national, quatre jours de veillée funèbre qui devraient voir défiler près de 500 000 sujets, processions réunissant le million de personnes, funérailles en grande pompe qui plongeront le pays dans un silence total – et qui sera suivi sur tout le globe, ne fera que le confirmer : il est décidément dans le politique quelque chose qui dépasse de très loin le constructivisme rationnel, et que la monarchie incarne mieux qu’aucun autre régime.

Petite leçon de légitimité

Car n’ayant jamais versé dans le contractualisme républicain à la française, et c’est heureux pour elle, la monarchie britannique peut se prémunir d’une légitimité toute traditionnelle, selon les catégories de Max Weber. Et l’on a pu en admirer les fruits : tirant sa légitimité de l’hérédité et de la prescription, et fort de la juste place accordée à l’étiquette, à la pompe et au mystère, le monarque est doté d’une espèce de majesté qu’on peine à définir mais qui n’a pas besoin de l’être car personne ne peut la méconnaître. Et de fait, le plus fieffé des progressistes s’est ému devant ce morceau d’histoire qui s’éteignait.

Et ce sont bien les institutions, plus que la personnalité de la reine en question, qui sont en jeu. Marquées du sceau de l’immémorial et de l’éternel, parées des mille mérites de la famille à leur tête, les institutions monarchiques produisent en propre de la légitimité, et ce d’autant qu’elles s’imposent sans que personne n’ait prise sur elles. Ainsi Novalis expliquait dans l’opuscule Foi et Amour (1798) : « C’est la distinction caractéristique de la monarchie de reposer sur la foi en un homme de naissance supérieure, sur la libre adhésion à un personnage idéal. Parmi mes égaux, je ne puis me choisir un supérieur ; je ne puis en rien m’en remettre à quelqu’un qui en est au même point que moi. Le système monarchique a ceci d’authentique, de vrai, qu’il s’attache à un centre absolu, qu’il est lié à un être n’appartenant pas à l’État, mais à l’humanité. Le roi est un être humain élevé au rang de fatum terrestre ». Au fond, la politique est une affaire de pure autorité, et c’est alors seulement qu’elle se pétrit de sacré – qui n’est pas le résultat du décorum, comme certains ont pu le répéter, car si la République s’y connaît en faste, elle n’a versé que dans le mauvais pastiche dès qu’elle s’est essayée à la transcendance.

Chaque événement touchant la famille royale, qu’il soit heureux ou tragique, qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un décès, est l’occasion pour la nation de reprendre conscience d’elle-même, et de communier concrètement

Voyez encore ce miracle d’unité : chaque événement touchant la famille royale, qu’il soit heureux ou tragique, qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un décès, est l’occasion pour la nation de reprendre conscience d’elle-même, et de communier concrètement. En clair, le politique y repose sur les relations interpersonnelles, et la nation vit par l’amour réel pour son monarque. « La monarchie est le seul gouvernement où l’affection individuelle pour le souverain renforce à chaque instant et perpétue le principe du gouvernement », expliquait déjà Joseph de Maistre dans sa Quatrième lettre d’un royaliste savoisien (1793). À l’inverse, la république démocratique est nécessairement fondée sur l’impersonnalité du pouvoir, primo car celui-ci est censé appartenir au peuple tout entier, deuxio parce que la trop forte personnalisation y alimente la logique de partis d’abord adverses, bientôt irréconciliables. « Les démocraties durent si peu parce qu’elles ne peuvent se soutenir que par l’exaltation, et que l’exaltation est un état forcé qui n’est pas naturel à l’homme », concluait un brin optimiste le Savoisien.

Quand la France admire ce qu’elle n’a plus

Cette force de la légitimité à l’œuvre nous renvoie, nous Français, aux problèmes endémiques qui nous affectent. Car il faut voir nos compatriotes s’émouvoir pour la défunte, et plus largement s’enthousiasmer au moindre événement qui touche la famille royale britannique. Dans un monde sans mystique ni sacré, et plutôt qu’un ordre politique construit et transparent, c’est bien le mystère monarchique qui fascine encore, et incline quelques têtes. Il faut les voir louer la stabilité et la permanence d’un régime étranger, tout en s’enorgueillissant d’avoir rompu la chaîne des temps avec la Révolution, tout en ayant aboli plus récemment le septennat et en réclamant désormais des référendums révocatoires par réflexe dégagiste. Il faut les voir encore louer la couronne comme facteur d’unité en réclamant ici le multipartisme et la proportionnelle, ou s’émerveiller de la pompe royale tout en contestant le moindre avantage en nature de notre président, ou redire leur respect religieux pour le bon ordre quand ils crachent instinctivement, et aveuglément, sur toutes nos élites. Décidément, la France admire là-bas ce qu’elle détruit ici.

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Jamais remis de la mort de son roi – le président Emmanuel Macron lui-même l’a concédé –, le peuple français reste tiraillé entre un évident fond monarchique et des pulsions républicaines, fruits d’un attachement à l’égalité que Tocqueville déjà jugeait irréversible. La mythologie de l’homme providentiel n’est pas autre chose qu’une synthèse bancale de ces deux aspirations contradictoires, soit d’un roi élevé par les suffrages tous les cinq ans, alors même que la nécessité d’un homme providentiel – et de Gaulle en est la meilleure illustration – est le signe le plus évident d’une crise, que donc ce ne peut être un mode normal de gouvernement, et ce d’autant que la Providence a autre chose à faire que de pallier nos manquements toutes les cinq années. Bref, il est temps de devenir politiquement responsable. Vite, le roi.

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