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Philippe Charlez : « La France n’a pas les moyens de sortir à court terme du système électrique européen »

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Publié le

9 janvier 2023

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Expert énergéticien à l’Institut Sapiens, auteur et enseignant, Philippe Charlez nous explique le fonctionnement de l’ARENH et les raisons de l’alignement du prix de l’électricité sur le prix du gaz. Si ces deux mécanismes sont néfastes, il n’est toutefois pas si simple d’en sortir d’après lui, sauf à reconstituer un monopole d’EDF en matière énergétique. Entretien.
EDF

Pour quelle(s) raison(s) le marché européen de l’électricité indexe-t-il le prix de l’électricité sur le prix du gaz ?

Les caractéristiques techniques (non stockable) et économiques (sources diverses aux prix fixes et variables très différents) de l’électricité sont peu compatibles avec un marché concurrentiel classique. Jusqu’au milieu des années 1990, l’électricité relevait dans la plupart des pays européens d’entreprises publiques non concurrentielles (aussi appelées « monopoles naturels ») contrôlant l’ensemble de la chaîne (production/transport/distribution). Ce modèle permettait de s’affranchir du prix marginal de la dernière source (aujourd’hui le gaz) et de proposer au consommateur un prix moyen régulé tout en garantissant une production rentable et continue.

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L’idée de remplacer les monopoles naturels par un grand marché européen date du milieu des années 1980. Importée du Royaume-Uni, elle conduisit en 1986 à l’« acte unique » : les électrons pouvaient désormais circuler en toute liberté entre pays voisins tandis que leur prix était négocié en continu (toutes les demi-heures) suivant les demandes journalière et saisonnière. Mais, en multipliant les fournisseurs alternatifs dans un marché concurrentiel, la libéralisation des marchés imposa de facto l’alignement des prix non plus sur les coûts moyens mais sur le coût marginal de la dernière source appelée. S’il n’en était pas ainsi, elle ne serait jamais appelée ce qui induirait des coupures récurrentes lors des demandes de pointe. Cette loi dite « de l’ordre du mérite » est en quelque sorte une « assurance tous risques » permettant dans un marché ouvert de se prémunir de tout blackout.

Qu’est-ce que le mécanisme de l’ARENH ? Par qui et dans quelles conditions a-t-il été voté ? Quelles conséquences a-t-il eues sur notre fleuron national de l’énergie, EDF ?

Une fois le grand marché européen mis en place, chaque État-membre adapta son modèle. En bon pays jacobin, la France tenta d’unir public et privé à travers le « mariage de la carpe et du lapin ». En pratique, EDF n’ouvra que faiblement son capital au privé mais surtout conserva dans son escarcelle le nucléaire (70% de la production d’électricité en France !) considéré comme stratégique par l’État.

« Elle fragilisa grandement EDF obligé de vendre des MWh à prix coûtant et ne protégea en rien le citoyen contre les éventuelles flambées des prix liées aux prix du gaz »


Philippe Charlez

Incompatible avec un marché ouvert (le nucléaire était amorti depuis longtemps grâce à des fonds publics), cette situation aurait donné à EDF un énorme avantage concurrentiel par rapport aux nouveaux entrants. Aussi, une règle hybride appelé « ARENH » (Accès Régulé à l’Énergie Nucléaire Historique) fût négociée avec l’Union européenne. Elle imposa à EDF de vendre à prix coûtant (42€/MWh) 25% de sa production nucléaire aux distributeurs alternatifs présents sur le marché. Comme toute décision « mi-figue mi-raisin », l’ARENH fut une très mauvaise décision à tous niveaux. Elle fragilisa grandement EDF obligé de vendre des MWh à prix coûtant et ne protégea en rien le citoyen contre les éventuelles flambées des prix liées aux prix du gaz. La France peut aujourd’hui difficilement renier une règle qu’elle a elle-même imposé pour de mauvaises raisons à l’Union européenne.

Les pays ibériques sont sortis du système électrique européen. Pourquoi ont-ils pu le faire ? En tirent-ils déjà le fruit ?

Pour justifier la sortie d’un système « jugé absurde », l’opposition parlementaire met en avant l’exemple de la péninsule ibérique (Espagne et Portugal) ayant obtenu en 2022 une dérogation (ils ne sont pas sortis à proprement parler) pour devenir un « îlot » électrique indépendant. Les prix de l’électricité y sont effectivement aujourd’hui trois fois inférieurs à ceux des autres pays de l’Union. Pourquoi cette exception est-elle possible et à quelles conditions pourrait-elle s’étendre à d’autres pays de l’UE ?

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Par rapport à ses confrères européens, la péninsule ibérique est une « presqu’île électrique ». Sa situation géographique particulière l’a en effet obligée à développer des stratégies électriques davantage nationales avec des mix électriques très équilibrés (37% ENR, 25% de gaz et 21% de nucléaire). Possédant le parc de regazéification le plus développé d’Europe, elle n’importe pratiquement pas de gaz russe. Mais, la déconnexion ne lui permet pas pour autant de décorréler les prix du gaz et de l’électricité. Indépendamment de tout échange sur la grille européenne, il existe au sein de la péninsule ibérique un marché libre de l’électricité avec de multiples acteurs publics et privés. Pour baisser les prix de l’électricité, Madrid et Lisbonne ont donc été contraints de subventionner le gaz utilisé par les électriciens. Une opération à haut coût contraignant la seule Espagne à débourser en 2022 15 milliards d’euros.

La France peut-elle sortir de ce mécanisme européen absurde ? Quels seraient les avantages du retour à un monopole d’EDF ?

S’abstraire de la corrélation gaz/électricité requiert deux conditions : (1) posséder des capacités nationales suffisantes pour être autonome en toutes circonstances (2) éliminer toute concurrence intérieure en revenant à un monopole national non concurrentiel capable de pratiquer un prix moyen.

Décider de sortir unilatéralement du système électrique européen ne serait pas sans poser un certain nombre de problèmes politiques vis-à-vis de nos partenaires européens avec lesquels nous nous sommes engagés à collaborer. En dehors de tout aspect politique, la France n’a de toutes les façons pas les moyens de sortir à court terme du système électrique européen. Par suite de l’arrêt de nombre de ses réacteurs nucléaires, l’hexagone est devenu importateur d’électricité. Avant d’engager toute négociation avec Bruxelles et sous peine de se retrouver en position de pénurie électrique, la France devra au préalable récupérer l’ensemble de notre capacité.

« Si la situation énergétique actuelle pourrait nous inciter à nous retirer d’un système électrique européen devenu fou, le retour au nationalisme électrique d’antan apparaît en revanche très risqué au regard du futur électrique vers lequel nos gouvernements se sont engagés »


Philippe Charlez

Comme pour l’Espagne et le Portugal, sortir (momentanément ou définitivement) du système électrique européen ne nous affranchira pas pour autant de la corrélation gaz/électricité. Pour s’en exonérer et pratiquer un prix moyen, il faudrait revenir à un monopole naturel et dégager du marché intérieur des fournisseurs alternatifs encouragés à déplacer leurs activités vers l’électricité. Peu éthique, une telle décision nécessiterait pour l’État « endetté jusqu’à l’os » de les dédommager à coup de subventions publiques. Coûteux, ce retour à la case départ s’avère en plus à terme très risqué.

Dans le futur, la décarbonation des usages reposera en grande partie sur le « grand remplacement » des équipements thermiques par des équipements électriques. Engendrant un presque doublement de la consommation électrique, accélérant la mise en œuvre des renouvelables et donc implicitement la demande de gaz, il devrait renforcer le besoin d’échanges (électricité et gaz) entre pays voisins avec une grille européenne intelligente beaucoup plus intégrée.

Si la situation énergétique actuelle pourrait nous inciter à nous retirer d’un système électrique européen devenu fou, le retour au nationalisme électrique d’antan apparaît en revanche très risqué au regard du futur électrique vers lequel nos gouvernements se sont engagés.

Sur toutes ces questions, la France s’est-elle soumise aux velléités allemandes ?

À court terme, plusieurs solutions ont été envisagées pour faire baisser le prix du MWh à l’échelle européenne. La « méthode ibérique » consistant à subventionner l’électricité gazière et à compenser les États en prélevant sur les superprofits des producteurs inframarginaux (ENR notamment) apparaît comme la plus simple et la plus efficace. Elle est rejetée par l’Allemagne qui, en tant que pays fortement gazier, supporterait davantage l’effort et donnerait implicitement un avantage concurrentiel à une France beaucoup moins gazière.

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Important 90% de son gaz, l’Europe ne peut que constater son impuissance à affecter les prix. Tel n’aurait été le cas si nous avions maintenu, au moins en partie, notre production domestique comme les Américains grâce à leurs gaz de schiste. Le marché y est captif et le prix du gaz dix fois moins élevé qu’en Europe ! Pourtant malgré son modèle énergétique défaillant (mise en œuvre massive des renouvelables, anti-nucléarisme assumé, production d’électricité à base de lignite), l’Allemagne enfonce le clou et cherche désormais à entraîner le reste de l’Europe dans ses choix via le Green Deal. Et, face à cet insupportable dictat, la réponse de la France reste hélas très timide.

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