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Plus on est de fous, mieux on se porte

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Publié le

8 septembre 2021

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Le théorème semble faire l’unanimité : plus il y aura de candidats dans un camp, moins celui-ci aura de chances d’être présent au second tour. L’histoire des présidentielles montre que c’est faux. Que la politique n’est pas simplement une histoire d’arithmétique.
MLP

Ça se bouscule, dans les couloirs de droite, sur la ligne de départ pour la présidentielle de l’an prochain. Marine Le Pen est candidate à l’Élysée. Nicolas Dupont-Aignan aussi. Jean-Frédéric Poisson également. Florian Philippot de même. Sans oublier François Asselineau. Sous réserve que tous obtiennent les parrainages requis, cela ferait donc cinq candidats classés à la droite de la droite. Puis six lorsque Éric Zemmour se sera déclaré. C’est beaucoup. Ce serait trop. Le risque, exprimé dans nos colonnes en avril dernier par la présidente du Rassemblement national : qu’elle ne puisse pas se qualifier pour le second tour, « ou, à tout le moins, [que cela l’empêche] d’arriver en tête, ce qui est également important ».

Le syndrome Taubira

Lionel Jospin n’ayant été devancé par Jean-Marie Le Pen que de moins de 200 000 voix, alors que Christiane Taubira en avait recueilli 660 000, le « syndrome Taubira » est dans tous les esprits, aussi ancré dans la tête des prétendants à l’Élysée ayant une chance de l’emporter que l’est le « syndrome Malik Oussekine » dans celle des ministres de l’Intérieur; il faut donc tout faire pour renvoyer au paradis des prétentieux les ambitieux dont le projet ne justifie pas qu’ils présentent une candidature distincte.

Lire aussi : Tout le monde, il est de droite

On l’a oublié mais, en 2002 justement, quand Jean-Marie Le Pen accède au second tour, il bénéficie peut-être de la soustraction opérée par Taubira sur l’électorat de Lionel Jospin, mais il ne pâtit pas, lui, de la candidature de Bruno Mégret. Or non seulement l’ancien numéro 2 du Front national, désormais à la tête du Mouvement national républicain, s’est porté candidat mais il va recueillir 660 000 voix, soit plus de suffrages que l’ancien garde des Sceaux ! Pourquoi les uns auraient-ils manqué à Lionel Jospin, alors que les autres n’auraient pas été nécessaires à Le Pen ?

Parce que la cinétique électorale ne relève pas de l’arithmétique. Parce qu’en politique, les scores ne s’additionnent pas ni ne se soustraient, parce que deux et deux n’y font pas quatre comme le montrent les accords de désistement (lors des législatives par exemple), quelle que soit la proximité idéologique ou programmatique des candidats. Quand l’électeur vote pour X, c’est parce qu’il n’a pas envie de voter pour Y et rien n’est jamais venu prouver qu’il aurait opté pour Y si l’option X ne s’était pas présentée. Si Le Pen a pu affronter Jacques Chirac au second tour, c’est surtout parce que, côté Le Pen, il y avait une dynamique, et que, côté Jospin, il n’y en avait pas.

Pour s’allier, il faut des concurrents

Quinze ans plus tard, en 2017, c’est Marine Le Pen qui accède pour la première fois au second tour de la présidentielle. De justesse, certes, puisqu’elle n’a que 460 000 voix d’avance sur François Fillon et 610 000 sur Jean-Luc Mélenchon, mais, avec 21,30 % des suffrages (contre 20,01 pour Fillon), elle est en finale. Or elle n’était pas la seule du « camp national » : Nicolas Dupont-Aignan était lui aussi candidat. Portant un projet qui était quasiment un copier-coller de celui de la patronne du Front national d’alors.

Rien d’autre que l’absolue certitude d’avoir un destin national ne justifiait qu’il se soit porté candidat, comme il l’avait déjà fait cinq ans plus tôt. En 2012, il avait plafonné à 1,79 %, ne séduisant que 640 000 électeurs, tandis que Marine Le Pen, avec 17,90 %, en avait attiré dix fois plus, mais la présidentielle avait été focalisée sur le duel entre le président sortant, Nicolas Sarkozy, et son rival socialiste, François Hollande, de sorte que le seuil de qualification pour le second tour avait été exceptionnellement élevé.

Il faut à la fois avoir des rivaux, créer une dynamique suffisante pour les distancer et se qualifier pour le second tour, et se les rallier entre les deux tours

En 2017, NDA va engranger un million de voix supplémentaires ! Mais Marine Le Pen va en gagner de son côté 1,2 million ! Résultats : lui n’est pas remboursé des frais de campagne – il n’atteint pas les 5 % – elle, avec 21,30 %, va affronter l’inconnu Emmanuel Macron au second tour. Et disposer de la réserve de voix constituée par Dupont-Aignan, avec lequel, entre les deux tours, elle va conclure un accord de gouvernement et qu’elle présente comme son futur Premier ministre.

Même si l’accord fut vite rompu et que son échec, sévère, a d’autres causes, Marine Le Pen a retenu, ainsi qu’elle l’a déclaré sous forme de litote lors du congrès de Lille, en 2018, que « sous la Ve République qui repose sur un mode de scrutin à deux tours, gagner sans alliances est ardu ». Ce qui veut dire, si l’on pousse la logique jusqu’à son terme, qu’il faut à la fois avoir des rivaux, créer une dynamique suffisante pour les distancer et se qualifier pour le second tour, et se les rallier entre les deux tours – ou, à défaut de se les mettre dans la poche, et peut-être mieux encore car moins politicien, convaincre leurs électeurs de se reporter sur soi.

Combat sans merci

Les Républicains, qui se disent certains que plusieurs candidatures issues de leurs rangs ruineraient tout espoir de reprendre l’Élysée, feraient bien, eux aussi, de se consacrer au projet qu’ils entendent proposer aux Français pour susciter, sinon de l’enthousiasme – il y a longtemps qu’on a arrêté de rêver – au moins une adhésion, plutôt que de se livrer à des additions et des soustractions qu’il est indispensable de maîtriser dès le plus jeune âge mais qui ne sont plus d’aucune utilité dans la cour des grands.

Lire aussi : Marine Le Pen : ce que le peuple de droite vous demande

À cet égard, les présidentielles de 1974 et de 1981 sont particulièrement instructives. Après la mort de Georges Pompidou, la droite part au combat divisée. Très divisée. Entre le gaulliste Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d’Estaing (sans compter le maire de Tours, Jean Royer, ni Jean- Marie Le Pen), la lutte est sans merci.  À coups de couteaux particulièrement aiguisés et de trahisons savamment organisées. La gauche, elle, qui a conclu deux ans plus tôt un programme commun de gouvernement, se range, bon gré mal gré, à l’exception de candidats marginaux comme les trotskistes Laguiller et Krivine et l’écologiste René Dumont, derrière la candidature de François Mitterrand.

Le premier secrétaire du Parti socialiste fait la course en tête. Largement. Il est presque donné vainqueur dès le premier tour, en progression constante au fil des semaines et crédité, dans le dernier sondage d’avant le premier tour, de 45 % des suffrages ! Il en obtiendra 43,25, Giscard 32,60 et Chaban 15,11. Sortir en tête du premier tour est-il si important, comme le dit Marine Le Pen ? La suite a montré que l’avance confortable de François Mitterrand a surtout eu pour effet… de mobiliser les abstentionnistes. Pour lui faire barrage ! D’un tour à l’autre, un million d’électeurs supplémentaires se sont déplacés. Et pour 400 000 voix, c’est Giscard qui l’a emporté.

Sept ans plus tard va se jouer la revanche. Cette fois, François Mitterrand n’est plus que le candidat du Parti socialiste. L’union de la gauche, conclue sur la base du programme commun de gouvernement, a volé en éclats. Il doit faire face à la concurrence de ses anciens partenaires, Georges Marchais pour le parti communiste et Michel Crépeau pour les radicaux de gauche. À droite, le président sortant est concurrencé par son ancien Premier ministre, Jacques Chirac. Et cette fois, c’est Giscard qui vire en tête. Mais c’est Mitterrand qui sera élu, à près de 52 contre 48. L’élément déterminant : non pas le nombre de candidatures – on n’a pas mentionné Brice Lalonde, qui a réalisé un score non négligeable – mais la volonté de Chirac de faire la peau de Giscard, en faisant voter en sous-main pour François Mitterrand.

Partir à la bataille en rangs serrés derrière un seul candidat pour virer en tête au premier tour n’a décidément aucun intérêt

Jacques Chirac devra attendre 1995 pour accéder à l’Élysée. Après un duel fratricide avec son « ami de trente ans », Édouard Balladur ; en n’ayant obtenu que 20,84 % des suffrages au premier tour (contre 18,56 % pour Balladur et 15 % pour Le Pen) ; et en ayant été devancé par Lionel Jospin (23,30 %).

Partir à la bataille en rangs serrés derrière un seul candidat pour virer en tête au premier tour n’a décidément aucun intérêt. Une présidentielle, ça se gagne ou ça se perd sur sa capacité à entraîner derrière soi un nombre suffisant de Français pour se qualifier pour le second tour, puis pour obtenir une voix de plus que son adversaire. Tout le reste n’est qu’excuses et alibis.

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