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Pronom « iel » : la grande frousse du Petit Robert

Sous la pression du mouvement woke, le Petit Robert a décidé d’introduire le pronom non-binaire « iel » dans son dictionnaire. Loin d'être une nouveauté, cette novlangue témoigne de la fragmentation de notre socle cognitif commun en une constellation d'expériences sensibles privées. Article tiré de l'Incotidien.

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© Capture d'écran Petit Robert

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Le langage comme un trait qui rature l’expérience, qui lui donne son relief, son arraisonnement – pour reprendre un terme cher à Heidegger. Le langage comme façon pour l’homme de démultiplier sa sensation du réel à travers des couches de temps, de transformer le substrat phénoménal en paillettes de sens procédées par la raison. Depuis le Verbe vétéro-testamentaire, coup de tonnerre qui sonne comme l’arrivée conjointe de la gravité, au sens physique, et de la cognition, c’est-à-dire de la capacité de se voir, en passant par les tentatives platoniciennes de « désignation du sens » et de captation du réel par le rebours étymologique (le Cratyle), jusqu’aux élucubrations récentes d’un Saussure ou d’un Barthes, le langage est sans doute le concept le plus politique qui soit. Le plus politique car il désigne de facto notre capacité à connaître les choses et surtout à encoder la substance informe du monde pour la transformer en réel, en consensus idéologique. Le langage, disait Barthes, qui n’avait pas toujours tort, est forcément tyrannique, car il transforme un « sens » en « forme », ce en quoi il procède d’une instance « mythifiante ». Soit.

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Aujourd’hui, nous assistons à une véritable levée de bouclier face à l’introduction – éminemment politique – du pronom dégenré « iel » dans le Petit Robert. Les révisions annuelles des dictionnaires ont toujours constitué autant de marronniers journalistiques : on s’en émeut, on se gausse parfois, on relève quelles tendances du réel le grand catalogue de la langue française voudrait faire rentrer au forceps dans notre inconscient idiomatique. Bizarrement, on s’émeut moins de la disparition des mots moins usités : ouvrez un Petit Robert des années 50 et vous serez surpris de voir toute une profusion de mots désormais soigneusement relégués dans les catacombes de l’histoire. Non, on va plutôt choisir de stigmatiser les anglicismes, ou tout autre indice d’une modernité fatalement entrevue comme dégénérée.

Pourtant, il faut voir au-delà des provocations idéologiques. Le pronom « iel » introduit dans cette nouvelle version numérique du Petit Robert correspond bien à une réalité : une réalité en effet perverse, liée au « wokisme », cette idéologie qu’on voudrait faire passer pour le grand mal contemporain et américain alors qu’il a ses origines les plus flagrantes dans la France des années 50, celle de Foucault et Deleuze, de ces grands déconstructeurs du sens, homosexuels patentés qui voulurent plier la réalité à leur condition. Le pronom « iel », finalement, n’est jamais que la production à la fois logique et névrotique de ce que Barthes appelait le « degré zéro de l’écriture ».

Ce pronom « iel », c’est le vestige de notre langage privatisé, détaillé désormais en définitions ostensives privées, comme les appelait Wittgenstein, c’est-à-dire en expériences sensibles dénaturées, privées de leur lien avec un socle cognitif accepté par tous

Dans la lignée de Sartre qui stigmatisait déjà le « terrorisme langagier » des années 30, à travers l’œuvre de Blanchot ou Bataille, Barthes veut mettre fin à ce qu’il estime être un « terrorisme », celui d’un langage qui à force de se mettre en scène est abusé par sa propre forme, n’est plus que forme, donc mythe. Las, par ce geste intellectuel, il invente un nouveau terrorisme : celui de la neutralité, celui d’une « transparence sémiotique » qui deviendra le creuset des pensées déstructurantes qui ont donné lieu au wokisme, dès les années 60, dans quelques universités américaines. Susan Sontag, amie de Barthes, sera d’ailleurs une des passeuses privilégiées des thèses françaises structuralistes outre-Atlantique, et notamment de Barthes, parfois en grossissant volontiers son sous-texte homo-militant.

Que Jean-Michel Blanquer et quelques autres édiles poussent des cris d’orfraie suite à ce micro-geste du Petit Robert peut légitimement faire lever un sourcil. Tout comme le « wokisme », sorte de nébuleuse informe forcément issue des Amériques, cette terre dégénérée, voilà une abstraction contre laquelle il est facile de s’élever. En oubliant volontiers que c’est précisément sur ce terreau idéologique et néo-langagier que s’est élevé une grande partie de l’édifice mental irénique propre à la Vème République. Le pronom « iel » affiché dans la grande vitrine du Petit Robert, ce n’est même pas un cheval de Troie, contrairement à ce qui disent les sots : c’est déjà un vestige. C’est le vestige de notre langage privatisé, détaillé désormais en définitions ostensives privées, comme les appelait Wittgenstein, c’est-à-dire en expériences sensibles dénaturées, privées de leur lien avec un socle cognitif accepté par tous. Privé de réel. Nous sommes entrés depuis 50 ans dans une réalité imaginale, produit de fictions philosophiques déceptives : marxisme, existentialisme, phénoménologie, structuralisme et j’en passe. Alors pourquoi s’émouvoir d’un Petit Robert qui bégaie stupidement la novlangue du siècle ?


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