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Putsch d’Alger : un enjeu d’honneur pour l’armée française

Il y a soixante ans, du 21 au 25 avril 1961, les généraux Challe, Zeller, Jouhaud et Salan tentèrent un coup d’État contre le gouvernement de Gaulle dans le but de renverser le cheminement de l’Algérie vers son indépendance. La Légion étrangère, avec notamment le 1er Régiment étranger parachutiste, fut une des chevilles ouvrières de ce putsch. Entretien avec Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Sorbonne.

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© DR

Le putsch avait-il une chance de réussir ? Ou était-ce un combat perdu d’avance et illusoire organisé par « un quarteron de généraux en retraite » ?

Le putsch a parfaitement réussi sur le plan matériel. Les putschistes ont pris Alger sans difficulté. En revanche, qu’entendaient-ils faire après ? La réponse n’est pas claire, car eux-mêmes ne voulaient pas d’un coup d’État de type « fasciste » pour reprendre une formule de Challe. Cela étant, comment envisageaient-ils la réaction du général de Gaulle ? Comment pouvaient-ils imaginer que Paris resterait inerte ? Sachant que se posait aussi le problème de la reconnaissance internationale de l’entreprise. Le putsch était donc une idée illusoire et aventurée. Pour avoir une chance de succès, encore aurait-il fallu que ses dirigeants aient eu un projet politique. Étant à la fois en butte à la politique gaulliste, au FLN ainsi qu’à une opinion musulmane qui, à ce moment-là est en train de basculer vers le FLN, et refusant au surplus de mettre les civils pro-Algérie française dans la boucle, les putschistes s’enferment dans une spirale d’échecs. Quand on sait que le contingent comme les généraux emprisonnés avaient accès à la radio, il y a dans tout cela une forme d’amateurisme.

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Mais comprendre avril 1961 impose de saisir que l’armée entend réitérer le 13 mai 1958 avec l’idée qu’Alger serait capable d’imposer sa voix et de contraindre Paris à suivre ses choix. La grande différence, c’est que le pouvoir politique est dorénavant celui de la Ve République. Sous la IVe, l’armée avait davantage les mains libres face à des institutions civiles faibles. Avec de Gaulle à la tête de l’État, cette manière de faire est finie. En plus, les putschistes saisissent mal les enjeux géopolitiques qui président à la politique gaullienne : pour eux l’Algérie est tout, alors que pour de Gaulle, c’est plutôt la partie d’un tout qu’il n’entend pas voir entraver sa politique étrangère et de défense.

Quelles étaient les motivations des putschistes ?

Elles étaient diverses. Principalement, ils refusaient de voir l’armée française quitter l’Algérie et que celle-ci puisse être indépendante. C’est aussi, pour ces militaires, le sentiment que la mission qu’ils avaient été conduits à mener n’avait finalement servi à rien et qu’ils étaient désavoués par le pouvoir politique. J’ajoute un troisième élément, très important, le refus de voir se réitérer ce qui s’est passé en Indochine : l’humiliation de la défaite et le massacre de populations ralliées aux forces françaises. Ainsi, le commandant Hélie de Saint Marc déclare à son procès qu’« on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir : c’est son métier. On ne peut lui demande de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer ». L’enjeu est bien une question d’honneur plus que de politique pour de nombreux militaires.

Sur le thème de la désobéissance militaire, les putschistes établissent un parallèle avec les partisans de la France Libre contre le régime de Vichy ; selon vous, le parallèle est-il légitime ?

Le vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940 pose pour certains la question de la légalité de Vichy, mais l’État français est bel et bien reconnu par l’étranger qui a envoyé des représentants à Vichy. Toutefois, à cette époque, le général de Gaulle considérait avec les gens de la France libre (dont le juriste René Cassin) que Vichy non seulement n’était pas légal, mais surtout n’était pas légitime pour incarner la France.

La guerre d’Algérie a créé alors une fracture importante entre des gaullistes de droite qui suivent de Gaulle quoiqu’il en soit et d’autres droites comme les Indépendants qui ont soutenu de Gaulle en 1958 parce que lui et les siens apparaissaient comme des défenseurs de l’Algérie française

Parallèlement, le régime de la Ve République a été critiqué quant à sa naissance (13 mai), mais il incarne la légalité. En 1961, de Gaulle, qui considère incarner la légitimité de la France, ne peut même pas envisager qu’elle soit remise en cause. Est-il devenu illégitime ? Sûrement pas, car il a derrière lui une grande majorité de l’opinion publique métropolitaine. L’armée n’est pas à l’unisson et son problème est différent. La discipline, consubstantielle à son état, se heurte à l’honneur et au sentiment qu’ont un certain nombre d’officiers qui considèrent que le pouvoir politique est en train de les conduire dans une voie contraire à leur mission originelle, la défense de l’Algérie française. Plus qu’un débat entre légalité et légitimité, il s’agit d’un problème entre discipline et honneur. Le général Challe n’est certes plus le chef hiérarchique de ceux qui vont s’engager dans le putsch d’Alger. En revanche, il a, aux yeux des militaires qui le suivent, la légitimité d’avoir été le grand maître d’œuvre de l’Opération Jumelles et d’incarner le rôle de celui qui serait en mesure de conserver l’Algérie à la France.

À l’époque de la guerre d’Algérie, il y a deux visions du conservatisme qui se confrontent : l’une gaulliste, l’autre partisane de l’Algérie française et qui sera incarnée plus tard par le mouvement du Front national. Avec l’anniversaire du putsch, commémorons-nous en même temps le schisme de la droite française ?

De Gaulle va réussir à établir une union entre gauche et droite dans l’opinion publique métropolitaine : cette union sera à la fois sa force et sa faiblesse. D’une part, de Gaulle incarne l’ordre, ce qui répond pour une partie des droites à un besoin fondamental. D’autre part, il est celui qui accordera l’indépendance de l’Algérie, donc les gauches s’en accommodent fort bien. La guerre d’Algérie a créé alors une fracture importante entre des gaullistes de droite qui suivent de Gaulle quoiqu’il en soit et d’autres droites comme les Indépendants qui ont soutenu de Gaulle en 1958 parce que lui et les siens (notamment Michel Debré) apparaissaient comme des défenseurs de l’Algérie française.

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Ajoutons aussi des gaullistes pro-Algérie française issus de la Résistance comme Jacques Soustelle qui ont continué de se réclamer du gaullisme de guerre dans un Conseil national de la Résistance… témoignant d’une guerre intra-gaulliste. Mai 68 et l’amnistie ont pu réduire cette fracture. Jean-Marie le Pen lui, n’a jamais été gaulliste même avant la guerre d’Algérie. Élu député poujadiste (1956), puis CNIP en 1958, il n’a cessé de combattre la politique du général de Gaulle jusque dans ses Mémoires. À l’heure où tout le monde se réclame du gaullisme, y compris au RN, lui n’a rien oublié…

À quel point la Légion étrangère était-elle impliquée dans le putsch ? Le mythe sulfureux de la Légion doit-il à son association populaire avec le putsch et l’Organisation de l’Armée Secrète ?

La Légion joue un rôle important avec la mobilisation des régiments étrangers parachutistes, dont le 1er REP de Saint Marc. Trois unités sur dix ont rejoint le putsch. Ceux qui s’y lancent obéissent d’abord à leurs chefs. Ni plus ni moins. Ce putsch se déroule sans effusion de sang (hormis la mort accidentelle du maréchal des logis Pierre Brillant) même si une violence institutionnelle et symbolique se marque par l’internement de généraux très en vue comme Gambiez. La sortie du putsch se fait dans le calme et Saint Marc a fait en sorte que, le 25 avril au soir, les jeunes civils qui veulent le « relancer », remettent leurs armes dans un camion avant de partir pour qu’on en reste là. La Légion fut bien une des chevilles ouvrières de l’exécution du putsch, mais ce n’est pas elle qui l’a préparé. Elle ne bascule pas non plus ni dans la violence ni dans la lutte armée, même si un certain nombre de légionnaires vont ensuite rejoindre l’OAS : c’est une autre histoire. L’opprobre frappant les putschistes et l’OAS ne pèse pas sur la Légion, alors qu’elle a été au cœur de l’opération et que l’OAS compta des légionnaires emblématiques. La Légion a réussi à dépasser cette histoire tout en ne l’ayant pas reniée.

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