VILHELM HAMMERSHØI : DERNIÈRES IMAGES D’UN MONDE PERDU

 

 

L’exposition du musée Jacquemart-André (qui court jusqu’au 22 juillet) nous permet de retrouver ce peintre subtil et profond qu’est Hammershøi, et notamment de le comparer avec les artistes de son cercle. Rapprochement qui, tel qu’il est présenté, tourne largement à son avantage : c’est qu’il a été à son insu – forcément à son insu – l’un des grands témoins d’un monde qui finissait. Par Olivier Maillart.

 

 

En une quarantaine d’œuvres (l’exposition est idéalement resserrée, comme toujours en ces lieux, ce qui évite d’y épuiser son regard), on balaye l’ensemble des genres auxquels le peintre de Copenhague s’est confronté. Quelques jolis paysages, quelques nus où sa palette semble se limiter aux coloris d’une huître nous arrêtent un instant, tout en nous confirmant que l’artiste a bien fait de se concentrer sur les scènes d’intérieur les plus quotidiennes, celles où sa délicatesse fait merveille.

 

À la lisière du kitsch

 

Sur ce terrain, la comparaison avec ses amis Peter Ilsted et Carl Holsøe est pour le moins instructive. La proximité des thèmes (intérieurs bourgeois du Nord, femmes volontiers solitaires, lisant, cousant), les formats, certaines gammes de couleurs même permettent de mieux apprécier la singularité d’Hammershøi. On pourrait dire que celle-ci repose notamment sur son refus de l’anecdote.

 

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Contrairement à ce que l’on trouve chez Ilsted ou Holsøe, il est pratiquement impossible de construire un récit, chez lui, à partir d’une image. Ses intérieurs ont cela d’agréable qu’il ne s’y passe, pour ainsi dire, rien. On songe à Diderot, qui à partir d’une ou deux toiles de Greuze échafaudait dans ses Salons tout un drame, imaginant le passé, l’avenir, les paroles mêmes que s’échangeaient les figures peintes. Ici, on serait bien en peine d’opérer le même jeu, tant tout semble y échapper à la possibilité du narratif. Et c’est justement cette pauvreté, ce refus de donner prise à un sens toujours déjà là, à une interprétation que l’on viendrait plaquer sur l’image, qui sauvent ses scènes d’intérieur – et perdent bien souvent celles d’Ilsted ou Holsøe. Chez eux, outre les couleurs, souvent plus chaudes, d’une gamme plus étendue, le pittoresque et le chromo s’insinuent trop facilement. C’est un rayon de soleil trop vif qui passe par la fenêtre.

Pour autant, il n’était nullement un révolutionnaire ni un avant-gardiste. Simplement le témoin discret d’une civilisation à l’orée de sa destruction sanglante.

C’est une mère et son enfant, saynète à l’attendrissement facile. C’est en somme une esthétique de carte postale qui nous parle trop vite, refusant de nous laisser tranquillement à notre contemplation, et qui nous impose le langage des émotions connues. Bref, c’est le kitsch qui, insidieusement, nous atteint et nous prend par la main, nous guidant dans la lecture des images. Le kitsch dont Abraham Moles nous expliquait très justement qu’il est « pointe de bon goût dans l’absence de goût, d’art dans la laideur, petite branche de gui sous la lampe de la salle d’attente du chemin de fer, glace nickelée dans un lieu où l’on passe, fleur artificielle égarée dans White Chapel, boîte à ouvrage avec sapin des Vosges, Gemütlichkeit du cadre quotidien, art adapté à la vie, et dont la fonction d’adaptation outrepasse la fonction novatrice… »
Tout cela, c’est ce à quoi échappe la peinture d’Hammershøi, par la force du vide, par le choix délibéré du retranchement et de la platitude. Ainsi eût-il la politesse de nous laisser à loisir regarder ses images comme nous le voulions, sans en construire, à l’avance, un sens forcément décevant.

 

Un monde tout petit, petit

 

Pour autant, il n’était nullement un révolutionnaire ni un avant-gardiste. Simplement le témoin discret d’une civilisation à l’orée de sa destruction sanglante. Mort en 1916, Hammershøi compte en effet parmi les plus fins observateurs d’un certain monde bourgeois, tranquille, élégant et confortable, que la première Guerre mondiale et les diverses révolutions qui s’en suivraient n’allaient pas tarder à engloutir avec fracas. On trouve chez lui l’atmosphère des romans de Proust et de Thomas Mann, ou encore (tous deux furent d’ailleurs liés à Rilke) des toiles de Balthus qui en prolongea miraculeusement le précieux témoignage jusqu’à la fin du vingtième siècle.

Mort en 1916, Hammershøi compte en effet parmi les plus fins observateurs d’un certain monde bourgeois, tranquille, élégant et confortable, que la première Guerre mondiale et les diverses révolutions qui s’en suivraient n’allaient pas tarder à engloutir avec fracas.

Silence, lecture, propreté, douceur des rapports affectifs : tout ce que les grands penseurs de la modernité critique s’étaient échinés à condamner comme leurre, illusion ou hypocrisie (qu’ils aient eu pour nom Marx, Nietzsche ou Freud), toute cette fine surface de chair et de porcelaine que la brutalité des temps allait impitoyablement faire éclater pour donner à voir le bouillonnement pulsionnel, l’étalage de la viande saignante, les classes sociales en lutte comme les spectres de l’inconscient, tout est encore posé là, dans l’émouvante fragilité de son être.

 

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Oui, quand on voit les intérieurs d’Hammershøi, on est touché aussi de se dire qu’une certaine civilisation bourgeoise a bien existé, et qu’elle n’était pas si grotesque qu’on nous l’a dit, pas plus qu’elle ne méritait l’opprobre – ou l’oubli. Qu’elle a pu signifier enfin (mais à quel prix, nous glisse la mauvaise conscience…) attention, soin, probité, et amour.

Oui, quand on voit les intérieurs d’Hammershøi, on est touché aussi de se dire qu’une certaine civilisation bourgeoise a bien existé, et qu’elle n’était pas si grotesque qu’on nous l’a dit, pas plus qu’elle ne méritait l’opprobre – ou l’oubli.

Où l’avons-nous croisée encore, d’ailleurs, cette civilisation, au terme d’un siècle de guerres, de révolutions, d’injustices et d’atrocités ? Dans Le Sacrifice de Tarkovski, peut-être. Dans ce film de 1986, tout entier tourné en Suède, la maison qu’Alexandre, le héros, acceptera de sacrifier en échange du salut du monde, est filmée de manière à multiplier les effets de surcadrage, les perspectives de portes et de couloirs, avec personnage isolé, voire sans personnage du tout. La maison y est comme un souvenir, fragile lui aussi, destiné à la destruction (en l’occurrence, aux flammes) d’une civilisation qui, cette fois, se sait condamnée. Et qui retrouve néanmoins, pour se montrer à nous une dernière fois, les charmes des tableaux de Vilhelm Hammershøi.

 

À travers les larmes

 

Dernière remarque. On a dit plus haut la palette assourdie dont le peintre usa volontiers. Les couleurs de coquilles d’huître, pour peindre les femmes nues ; les bleus, les gris et les blancs, pour peindre les intérieurs. Il faudrait ajouter un mot à propos de sa touche. Ce n’est pas tout à fait net. Ce n’est pas impressionniste non plus. La toile semble comme mouillée. On songe à Baudelaire, aux beaux vers de l’Invitation au voyage :

 

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

 

Et, oui, c’est exactement ça : « larmes », « soleils mouillés », « ciels brouillés ». Comme si les coups de pinceau eux-mêmes nous disaient l’affection tremblante qui avait présidé au surgissement, sur la toile, de ces salons, de ces cuisines et de ces salles à manger. Avec, dans un coin de la pièce, ces mystérieuses femmes en noir qui nous tournent le dos, comme les fantômes japonais des films d’épouvante. Souvenirs, vestiges, traces inoubliables d’un monde enfui où l’on sut avec retenue s’aimer, et aimer toute chose, pour la seule et bonne raison que c’était là.

 

Olivier Maillart

 

Légendes :
Intérieur avec piano et femme vêtue de noir, 1901, Ordrupgaard museum de Copenhague. (photo du haut)
Intérieur avec jeune femme vue de dos, 1904, Randers Kunstmuseum. (photo du bas)

 

Professeur, critique et traducteur

omaillart@lincorrect.org

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