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Jeanne Barret, La première femme autour du monde

Fille de métayers bourguignons, née en 1740, elle recevra assez d’éducation pour entrer au service du botaniste et médecin Philibert Commerson, dont elle devient tout à la fois la gouvernante, l’assistante indispensable… et la concubine. Et quand le savant naturaliste décide de participer à l’expédition de circumnavigation de Bougainville, il ne songe pas une minute à se séparer d’un « bras droit » si précieux.

Afin de détourner les soupçons, Jeanne se travestit en moussaillon et s’enrôle sous le nom de « Jean Barret ». Après quoi, elle s’arrange pour être mise à la disposition de Commerson en qualité de domestique. Les cheveux coupés, la poitrine bandée, des vêtements amples pour cacher ses formes, Jeanne donne aisément le change, d’autant qu’elle n’a rien d’une beauté fatale ! Petite et trapue, large d’épaules et de bassin, une tête ronde tavelée de tâches de rousseur, elle est « assez laide et mal faite » aux dires d’un témoin du périple. [...]

Les critiques musicales de janvier

ATTENTION AUX TURBULENCES

Pondicergy Airlines de Stéphane Edouard, Label Cjazz Productions/Absilone, 22 €

Pondicergy Airlines est le premier album solo du percussionniste Stéphane Edouard. Pas si seul que ça si l’on en juge par la participation exceptionnelle de trente-deux renommés compagnons de route internationaux à ses côtés, du départ, Pondichéry, l’ancien comptoir français du sud de l’Inde, pour arriver à Cergy la ville de son enfance, le répertoire musical du cinéma indien Bollywood et la musique classique indienne demeurant ses premières sources d’inspiration. « Je rends hommage à mes parents en évoquant musicalement les réunions familiales où nous nous retrouvions pour chanter et jouer. Cergy représente une autre part de mon enfance vécue en parallèle, rock, jazz, et world m’ont ouvert de nouveaux horizons totalement exaltants. Mon cœur a trouvé la juste mesure entre ces deux cultures. » Un touché unique qui concilie l’aspect moins évident du jazz avec l’accessibilité à un langage musical festif, savant et généreux. Un embellissement des sections rythmiques en un jeu orchestral autour du tempo en attaque avant la pulsation, ou juste une double croche après, pendant que d’autres suivent scrupuleusement l’andamento : le groove, en quelque sorte ! Alexandra Do Nascimento

INCLASSABLE

Last Night When We Were Young de Sandro Zerafa, PJU Records, 22 € [...]

Flannery O’Connor dans L’Atelier du Roman

En juin dernier, un certain Paul Elie appelait dans le New Yorker au procès de Flannery O’Connor, accusée de ne s’être pas suffisamment purgée des préjugés racistes de son Sud natal et d’élection durant sa courte existence, puisque ce génie des lettres rendit l’âme à juste trente-neuf ans. Les meutes numériques excitées par l’odeur du lynchage et du déboulonnage de tout ce qui les dépasse se déchaînèrent alors sur Twitter et, après pétition des élèves, on finit par débaptiser une résidence, exécutant les décrets de la « cancel culture », cette nouvelle table rase suscitée par de très vieux démons et qui fait toujours aussi bien jouir les médiocres (qui sont légion).

De l’autre côté de l’Atlantique, une revue littéraire résistant encore à l’asphyxie spirituelle ambiante lui consacre son cent-troisième numéro. Promesse tenue par son directeur, Lakis Proguidis : « Je m’acquitte maintenant de la promesse faite à Philippe Muray de consacrer un numéro de L’Atelier du roman à Colette et un autre à Flannery O’Connor », la revue est sous-titrée « Le réalisme des lointains », en référence à une réflexion de la célèbre nouvelliste et romancière : « La qualité prophétique du romancier est liée à ce qu’il est capable de voir dans les choses proches les prolongements de leur signification, et capable de voir les choses lointaines de très près. Le prophète est un réaliste des lointains ».[...]

Jean Carrier, le dernier antipape

Au dernier chapitre de la Guerre de Cent ans, alors que la chrétienté retrouvait son unité au sortir du Grand Schisme, un seul cardinal refusera de s’incliner. Depuis près de trois-quarts de siècle, le Saint-Siège résidait à Avignon, sous la protection sourcilleuse du roi de France. À peine rentré en Italie, Gré­goire XI va s’y éteindre, le 27 mars 1378. Élu sous la pression de la foule romaine, son successeur Urbain VI est très vite désavoué par ses cardinaux qui lui désignent un suppléant, Clément VII, lequel s’empresse de regagner les rives du Rhône. Ainsi commence le Grand Schisme d’Occident. Après bien des déchirures, le concile de Constance, en 1417, déposera les deux compétiteurs et nommera un nouveau pontife en la personne d’Oddo Colonna, qui prend le nom de Martin V.

Cependant, le successeur de Clé­ment VII, l’Espagnol Pedro de Luna – alias Benoît XIII – refuse obstinément de se démettre. Réfugié sur le rocher de Peniscola, au nord de Valence, « l’anti­pape » reconstitue en 1423 un « Sacré Collège » de quatre cardinaux. Aus­sitôt après sa mort, trois d’entre eux, créatures du roi d’Aragon Alphonse V le Magnanime, choisissent pour le rem­placer un certain Gil Sanchez Muñoz. Ce Clément VIII finira par abdiquer en faveur de Martin V qui lui offre l’évêché de Majorque. Mais le quatrième cardinal de Benoît XIII, le Français Jean Carrier, ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, l’élection de Clément VIII – à laquelle il n’avait pas participé – est entachée de simonie. Il la déclare donc nulle et non avenue. [...]

Les critiques littéraires du mois #38 2/2

AU GRAND N’IMPORTE QUOI AVEC VERO

À la piscine avec Norbert de Véronique Pittolo, Seuil, 166 p. – 17 €  

Certains romans désarment littéralement le sens critique. Ni bons, ni nuls, ni rien, ils sont, comment dire ? Au-delà. En-dessous. En-dehors et à côté, comme certaines installations d’art contemporain. À la piscine avec Norbert de Véronique Pittolo fait partie de ces objets improbables, qu’on feuillette avec perplexité, incrédulité, consternation. C’est une sorte de journal : la narratrice nage à la piscine, surfe sur Meetic, couche avec un certain Norbert. Tout part dans tous les sens. Ça n’est ni drôle, ni pas drôle ; ça ne mène nulle part ; on peut sauter des pages, revenir en arrière, rester ou partir. Peu importe. La couverture entreprend d’éclairer la lanterne : « À la piscine avec Norbert est un texte cru, drôle et enjoué, une réponse féminine et féministe aux Houellebecq de tous bords. » Ah, d’accord. « À la piscine avec Norbert est une frite jaune, ferrugineuse et topiaire, une réponse flaccide et bolchevique aux Maître Capello de tous bords », ça marche aussi. À vous de voir. Jérôme Malbert [...]

Paris au mois d’août : notre critique

Granier-Deferre fait partie de ces nombreux cinéastes des années 60 que la critique inféodée à la Nouvelle Vague a jugés trop académiques. Il s’agit pourtant d’un excellent faiseur, preuve en est ce beau Paris au Mois d’Août, film invisible pendant des dizaines d’années et enfin sorti de l’oubli par Pathé. Sur une trame classique qui fait autant penser au Billy Wilder de Sept ans de réflexion qu’au cinéma de mœurs italien, Granier-Deferre signe un film très français, avec Aznavour dans un premier rôle tout en nuances.

Lire aussi : Chronique d’Anna Magdalena Bach : notre critique[...]

Les critiques littéraires du mois #38 1/2

Yes we Kant

S’appuyant sur la Critique de la raison pure de Kant, qui sert d’armature au livre, Adam Roberts signe un roman de science-fiction fascinant, entre expérimentation, comédie noire, thriller et métaphysique soft. Partant du principe que la perception du réel est en partie façonnée par la conscience et que ce même réel a peu de chance de coïncider avec cette perception limitée par des paradigmes tels que temps et espace, l’auteur britannique a imaginé une quête hors du filtre protecteur des sens en direction de la dite Chose en soi. Partagé en douze sections calquées sur les catégories kantiennes, le roman s’articule autour d’un antihéros flamboyant de malchance – ou quand The Thing de Carpenter rencontre Kant sur fond de Paradoxe de Fermi et d’IA.

En 1986, deux scientifiques isolés en Antarctique participent au programme de recherche de signaux extraterrestres. Si Charles est un brave type terre-à-terre, Roy est un être obscur possédé par les écrits du philosophe allemand et habité par une mission trouble. Un pacte absurde initié par Charles va rendre la cohabitation de plus en plus délétère, menant à une issue aussi dramatique que vertigineuse. En 2017, Charles est un homme ravagé, marqué dans ses chairs et hanté par des visions terribles. L’astrophysicien devenu éboueur est alors réquisitionné par un étrange institut au sujet de l’incident ayant eu lieu 30 ans plus tôt sur la base polaire – début d’une course furieuse au-delà de la connaissance sensible. À grands traits, quelles seraient nos perceptions des phénomènes et des choses si les catégories kantiennes qui les sous-tendent étaient modifiées ? [...]

Philippe Barthelet : Portrait de l’artiste en enfant dispersé

Auteur du « roman de la langue », un cycle de plusieurs essais percutants, « logocrate », au sens de George Steiner, c’est-à-dire qui redonne au langage sa primauté métaphysique, et ayant conversé directement ou indirectement avec Gustave Thibon, Dominique de Roux, Ernst Jünger ou Valère Novarina, Philippe Barthelet pense la langue au plus haut avec les plus grands. Il se trouve qu’il l’exerce selon les mêmes coordonnées. C’est ce que nous prouve Le Cadet, livre de souvenirs en forme de miroir brisé, écrit il y a plus d’une décennie mais qui n’est publié qu’aujourd’hui, après l’achèvement du précédent cycle. Deux parties : l’enfance puis l’adolescence, constituées de brefs chapitres à la limite du poème en prose et qui font chacun miroiter une réminiscence.

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Le procédé d’énonciation est très distancié : l’auteur disant « il » pour désigner l’enfant qu’il fut, et évoquant son parrain ou ses tantes sans qu’aucun nom propre ne vienne fixer des identités repérables. Même son Jura natal n’est jamais identifié de la sorte, mais se devine au fil d’indices. Une forme d’impressionnisme littéraire, donc, la comparaison n’ayant ici rien de la facilité puisque les traits particuliers s’effacent en effet pour laisser vibrer toutes les couleurs. Par ses sensations dispersées échappant à l’état-civil, l’enfant devient l’enfance ; toute la France gaullienne ressuscite ; et le lecteur, au lieu d’être appelé à considérer un objet situé, est happé dans une spirale de détails, d’impressions et d’affects, qui le projettent à coup sûr dans le monde décrit par l’écrivain. [...]

L’Incorrect

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