Parisien en diable
Nocturne français, Bertrand de Saint-Vincent, Grasset, 300 p., 20,90€
La chronique mondaine est un exercice délicat, parce qu’il faut être partout et connaître tout le monde mais en même temps montrer qu’on méprise tout et qu’on n’est dupe de rien. En être, mais dauber. Bertrand de Saint-Vincent marche sur ce fil avec une élégance persifleuse et capture l’air du temps des années 2010-2020 dans le monde des lettres, de l’art, de la mode ou du cinéma. Portraits grinçants (Angot en lecture publique, souverainement odieuse), méchancetés impeccables (Audrey Tautou et Isabelle Huppert dans un gala de charité, épaules nues: « On dirait deux squelettes tirés à quatre épingles »), curiosités (un déjeuner avec Dodo la Saumure, une nuit au monastère, un recueil de répliques d’Ophélie Winter), le tout en grand style. En guise de préface, un requiem pour l’esprit français, l’humour et la légèreté, ensevelis de nos jours sous le wokisme et la chasse aux offenses. Ce livre est parisien en diable, mais dans le bon sens du mot. Jérôme Malbert

Choses vues
Le Bon Air de la campagne, Hubert Van Rie, Presses de la Cité, 96 p., 18€
L’illustrateur Hubert Van Rie s’est mis en tête de suivre les réunions publiques des candidats de la dernière élection présidentielle et d’en faire un livre de reportage dessiné. Si le lecteur friand de petites phrases assassines, de révélations fracassantes sur les coulisses d’une campagne ou d’analyse politique restera sur sa faim à la lecture de ce livre, l’amateur de dessin sera quant à lui enchanté de découvrir les élégants instantanés de cette présidentielle qui semble déjà très loin et dont on se demande si elle a vraiment eu lieu – qui se souvenait des Michel Barnier, Anne Hidalgo, Xavier Bertrand ou Christiane Taubira (parmi tant d’autres) avant de les retrouver dans cet ouvrage ? Élégants instantanés, telle est la marque du style Van Rie : un dessin noir et blanc dense (parfois trop, quelques touches de couleurs n’auraient pas déparé), vif (ce sont des croquis) mais toujours chic et bien élevé (ce qui est finalement assez rare dans le monde du dessin de presse). Ainsi Van Rie continue à tracer un sillon initié avant lui par des dessinateurs tels que Sem, Floch’ ou Honoré. Pour notre plus grand plaisir. Nicolas Pinet

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Curiosité
L’Obsession du Matto-Grosso, Christophe Bier, Le sandre, 94 p., 10 €
L’Obsession du Matto-Grosso porte sur un sujet parfaitement original: Christophe Bier, spécialiste du bizarre et amateur de curiosités littéraires, notamment d’érotiques, y mène l’enquête sur la « Select-Bibliothèque », une série de romans fétichistes du début du siècle, spécialisée notamment dans les « attelages humains » (montures, harnachement, cravaches et compagnie). Les auteurs ? Un certain Skan, soi-disant traduit par un certain Bernard Valonnes, ou encore un mystérieux Don Brennus Aléra. Sûrement la même personne. Mais qui se cache derrière cette collection de pseudos ? Bier remonte la piste, passe des annonces, visite des entrepôts de bouquinistes louches, sillonne la France et touche au but. Ce petit romanquête est amusant au début, à cause du sujet, puis il devient vite grisant, et même émouvant. Ce n’est pas un livre sur l’érotisme, ou pas seulement : c’est une méditation sur l’esprit de collection, sur le goût du passé, sur les marottes dévorantes, sur les filiations inventées et les pères d’adoption. D’ailleurs, Bier relance la « Select-Bibliothèque » avec de nouveaux volumes qu’il a écrits lui-même, sous le nom de Don Brennus Aléra fils (tapez select-bibliotheque.com) ! Au programme, « attelages humains, féminisation, modifications corporelles, dressage canin, fétichisme des talons hauts et du cuir verni ». Les illustrations, par Sybil, pastichent tout en les modernisant les dessins d’époque, dont Bier reproduit une sélection carabinée, ce qui parachève le côté livre-objet de ce petit volume improbable et touchant (si l’on ose dire), à regarder comme à lire. Bernard Quiriny

Charge sous acide
Cosaques Blues, Erik L’Homme, Calmann Levy, 152 p., 17€
Célèbre auteur de littérature jeunesse, Érik L’Homme publie aussi des romans plus « canoniques », quoi que l’épithète soit inappropriée, comme en témoigne son troisième, Cosaques Blues, qui tient plus du bolide littéraire pour ado (authentique ou éternel) que de la « littérature blanche ». Que de guillemets. Bref, Dolorès dirige une bande de bikers, les « Childs of Armageddon », qui vit de petits trafics en attendant l’apocalypse. Le braquage d’une cargaison d’armes va entraîner dans son sillage une série de personnages improbables et foutraques que L’Homme portraiture au début du livre avant de les connecter. C’est peint à gros traits, déglingué et fluorescent, punk et pessimiste, rempli de dialogues acidulés, et franchement efficace dans sa catégorie. Romaric Sangars

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Radiographie de la France Profonde
À la poursuite du train fantôme, Pierre Demoux, La tengo, 152 p., 19€
Je n’aurais peut-être pas ouvert ce livre du journaliste Pierre Demoux sur le Morvan si je n’avais pas traversé des centaines de fois la région, en voiture et en train. Le train, justement : il n’y a plus tellement de lignes actives dans ces reliefs, la plupart ayant fermé faute de voyageurs. Restent des voies à l’abandon, notamment celle d’Avallon à Autun, reprise par la végétation. 85 kilomètres que Demoux a parcourus à pied, sur le ballast, histoire de se réapproprier le pays de l’intérieur, et de prendre la température de la Bourgogne agricole et forestière, typique de cette France « périphérique » dont on parle tant. C’est ici que le livre prend son ampleur, au-delà de l’hommage à un pays aimé (il y est né), en tant que radiographie de la France profonde. Le diagnostic, équilibré, ne surprend pas : d’un côté, ce n’est pas la joie (désindustrialisation, services publics en jachère, déserts médicaux, etc.), de l’autre, rien n’est perdu (tourisme, boîtes dynamiques, anciennes – Dim, à Autun – ou nouvelles, agriculteurs persévérants, etc.) Rouvray, Saulieu, Cordesse, chaque étape est le prétexte d’un chapitre historique (les maquis morvandiaux pendant la guerre), d’un reportage économique (les sapinières du Morvan) ou d’une digression sociologique (la micro-communauté d’immigrés néerlandais, pleine de toubibs). Un périple plaisant, plein de détails et d’humour. Bernard Quiriny

Seul sur terre
Dissipatio, HG, Guido Morselli, Rivages, 186 p., 18€
Après une tentative de suicide ratée, un homme se réveille seul sur terre. Le reste du genre humain (humani generis, H.G.) s’est évanoui (dissipatio). À moins qu’il soit mort ? Toujours est-il que notre héros digresse, esseulé… Guido Morselli (1912-1973) s’inspire d’une vieille idée de SF pour écrire une fable désespérée, grinçante, anarchique et bizarre, qui sera son dernier roman. Comme tous les autres, il restera inédit de son vivant: trente ans durant, cet original issu d’une riche famille italienne a échoué à se faire publier. Découverte après son suicide, son œuvre sera publiée en intégralité chez Adelphi, ce qui fait de lui une sorte de « cas d’école » parmi les écrivains refusés. Trois romans ont été traduits en français dont celui-ci dans les années 1980 chez Denoël, proposé ici dans une nouvelle traduction de Muriel Morelli. Jérôme Malbert

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Génération perdue
Le Dernier Vol, John Monk Saunders, Quai Voltaire, 324 p., 24€
Le Dernier Vol, c’est le roman de la génération perdue de l’après- guerre (1914-1918) qui se consume à petit feu. Il raconte les pérégrinations tragi-comiques de cinq jeunes aviateurs américains inséparables et d’une énigmatique jeune femme, tous réfugiés à Paris après la victoire et ayant pour seul dessein de se noyer dans l’alcool en arpentant les bars des plus grands hôtels de la capitale puis les bistrots de Lisbonne et de Madrid. Avec un penchant pour l’absurde des situations et des échanges, (la jeune femme estimant qu’elle « marche plus vite en chaussures rouges ») et une légèreté dans les dialogues (« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant? – Prendre une cuite. – Et ensuite ? – Rester cuit. »), John Monk Saunders choisit de ne pas s’appesantir sur les traumatismes des protagonistes dus à la guerre en préférant répandre une (fausse) gaieté tout le long des pages conférant au récit sa vitalité, son burlesque et son étrangeté. Aussi bien l’inclination de l’auteur pour cette euphorie permanente rend la lecture originale et vivante, aussi bien le lecteur en sort parfois frustré de ne pas trouver davantage de ressorts dramatiques explicites, si bien que l’ouvrage fait un peu du surplace. Avis aux amateurs de répliques cocasses et d’ivresse permanente. Zoé Leuchter

Sous le charme
Le Couloir rouge, Brice Mathieussent, Christian Bourgeois, 200 p., 18€
Quatre amis se retrouvent comme chaque mois dans un restaurant vietnamien de Paris. L’un d’eux raconte deux souvenirs de sa jeunesse, dans les années 1970, quand il est parti comme coopérant dans le Vietnam en guerre. Deux histoires comme les deux volets d’un retable, dans l’atmosphère étouffante de ce pays lointain, articulées chacune autour d’une rencontre, et qui toutes deux dégénèrent en une sorte d’hallucination, une expérience sensorielle et psychique, traumatisante et révélatrice… Il est difficile de décrire ce livre très réussi du traducteur et romancier Brice Matthieussent, les deux expériences qu’il relate n’étant précisément pas résumables. Il installe à merveille une ambiance de roman d’aventures colonial et dessine une fascinante galerie de personnages secondaires – militaires imbus d’eux- mêmes, fonctionnaires ennuyés, affairistes amoraux, semi-barbouzes, prostituées. On tombe d’emblée sous le charme équivoque de ce livre qui fait signe vers Conrad et Malraux, mais qui semble imprégné aussi de nombreuses références cinématographiques. Bernard Quiriny

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Trop allemand
Stefan George et son cercle, Benjamin Demeslay, La nouvelle librairie, 72 p., 9€
Benjamin Demeslay nous livre une présentation précise et élégante (et un peu trop dense, donc hermétique, mais au fond, c’est très georgien), du grand poète allemand Stefan George. Aristocratique, symboliste et marmoréen, ce prophète à la jonction des mondes qui mourut après avoir refusé les avances des Nazis (trop vulgaires), inspira un cercle de conspirateurs élitistes attendant on ne sait trop quoi, mais avec un certain maintien. Étonnant destin. Romaric Sangars

Jungle, alcool et poésie
La Forêt des nuages, Jacques de Mandat-Grancey, Michel de Maul, 170 P., 19€
Un jeune banquier américain d’origine cubaine est enlevé par erreur à Tegucigalpa, capitale du Honduras. Nous sommes en 1981 et la tension monte dans les petits États d’Amérique centrale entre les rébellions communistes et les « Contras », milices paysannes financées par l’Oncle Sam. Les ravisseurs de Juan sont des guérilleros venus du Nicaragua et du San Salvador. Voilà campé le décor du joli roman de Jacques de Mandat-Grancey, fin connaisseur de cette région qu’il parcourt depuis un demi-siècle. Les amateurs de jungle, de moiteur, d’alcool industriel, d’armes individuelles et de poèmes de Neruda y trouveront assurément leur compte. Jérôme Besnard

Des juifs et des lettres
Le Livre de Hirsch, Tzvi Fishman, Les Provinciales, 280 p., 24€
Tzvi Fishman, romancier israélien multi-couronné dans son pays d’adoption, est presque aussi intéressant que son Livre de Hirsh : l’un comme l’autre, l’auteur et son personnage sont d’abord de ces juifs américains à la foi refoulée et aux mœurs dégénérées, d’Hollywood ou de New York. Si le premier a depuis longtemps regagné le pays et la loi de ses pères, le second, le héros du livre, Stephen Hirsh, est un avocat de stars plein aux as qui ne dédaigne pas, après avoir divorcé trois fois, tâter de la secrétaire ou de l’hôtesse de l’air pour passer le temps. Las. Son fils idéaliste installé dans une colonie sioniste le réclame en Israël et Hirsh le jouisseur, Hirsh le neutre se trouve plongé dans une réalité nouvelle. Nourri de mystique et de foi, Tzvi Fishman démontre qu’un romancier israélien peut être aussi drôle et grinçant qu’un romancier juif new-yorkais. « Baruch Hachem ! », comme on dit. Jacques de Guillebon

Bibelot de Luxe
La Belle Anglaise, Lucien d’Azay, les Belles Lettres, 320 p., 21,50 €
Lucien d’Azay se penche dans La Belle Anglaise sur la vie de Mary Robinson (1757-1800), comédienne et femme du monde, poétesse et féministe, maîtresse du Prince de Galles (le futur roi Georges IV) et modèle des plus grands peintres – Reynolds, Gainsborough, Hoppner. Le livre est fidèle à la manière de l’auteur: plutôt qu’une biographie « linéaire », c’est un kaléidoscope de textes sur l’héroïne, abordée sous plusieurs angles – sa vie, ses passions, ses objets fétiches, son époque, tous ces morceaux articulés selon… « la suite de Fibonacci », et renvoyant les uns aux autres! « Au fil des pages, explique l’auteur, les chiffres romains I et II renvoient aux deux essais; les lettres majuscules A, B et C aux trois épisodes; les lettres minuscules a, b, c, d et e aux cinq accessoires; les chiffres 1 à 8 aux huit portraits, et les chiffres romains de I à XIII aux treize fragments ». En découle une magnifique promenade à détours, qui vaut non seulement pour son sujet mais surtout pour les excursions dont elle est remplie : une typologie de l’usage de la « mouche » sur le visage, un petit traité du phaéton (ce chariot à cheval à deux ou quatre roues, « la Jaguar de l’époque »), une théorie des demireps (les demi-reputable, équivalent de nos demi-mondaines, ancêtre des cover-girls et autres bimbos…) L’érudition de l’auteur – vie politique, mode, littérature, peinture, faits divers, sensibilités, rien ne lui est étranger de la fin du XVIIIe siècle – n’est jamais pesante, et conserve à ce livre-objet son côté inclassable, dans la lignée de ses précédents essais sur Keats ou Thomas Chatterton. Bernard Quiriny






