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Partout, les saints : Gemma Galgani
Avant même sa naissance en 1878, les augures de la Providence pavent déjà le chemin de Gemma, qui ne s’appelle pas encore ainsi. Et pour cause, sa mère, pieuse et zemmourienne avant l’heure, s’y oppose car il n’existait pas de « Gemma » (qui signifie « joyaux » en italien) dans le calendrier des saints. Ce à quoi le prêtre de la famille rétorque : « Il y a des gemmes au paradis, et espérons qu’elle devienne l’une d’entre elles ». Bingo. Moralité, si vous voulez appeler votre enfant Blue Ivy comme le bébé de Jay-Z et Beyoncé, assurez-vous qu’il coche toutes les cases pour un accès express auprès du Père éternel. [...]
Adrian Ghenie – Yannick Haenel. Le grand peintre de l’ère mutante

Vous avez écrit sur les tapisseries de la Dame à la Licorne, sur Le Caravage, et maintenant vous vous attaquez à Adrian Ghenie. Comment se fait-il que la peinture soit pour vous un tel moteur d’inspiration ?

Mon premier flash, pour moi qui suis Alsacien, ça a été le retable d’Issenheim que nous allions voir à Colmar, le dimanche, quand j’étais petit. Ça m’a obsédé et, adolescent, cela m’a mené vers Van Gogh et Bacon, qui ont peint des corps décomposés ressemblant à ceux de Grünewald, lequel a justement créé son retable pour un lieu où se trouvaient des pestiférés. Ce qui m’intéresse, c’est la peinture comme exorcisme. Quand j’écrivais sur Le Caravage, je prenais parfois un train le matin seulement pour aller à Milan passer quatre heures à écrire devant un tableau. C’était un grand plaisir de mobiliser du langage sur le chromatisme. Comment dire les couleurs ? C’est la chose la plus impartageable, puisque personne ne voit le même rouge ! Et puis pour moi, Le Caravage a peint les plus beaux bustes du Christ, si bien que même si on n’est pas croyant, face à ça, on est au bord de croire. Le Caravage, c’est à la fois Dionysos et le Christ. [...]

Christopher Nolan est-il digne de son succès ?
Christopher Nolan n’est pas un réalisateur comme un autre. Ses films sont parmi les plus attendus des salles obscures. Avec plus de cinq milliards de recette mondiale et vingt millions d’entrées sur le territoire français, le cinéaste anglo-américain bénéficie évidemment d’un traitement particulier et en profite pour cultiver le mystère. Les intrigues de ses films ne sont jamais dévoilées, y compris au fil de bandes-annonces savamment construites. [...]
Les Barbares, les vrais

Sous la direction du professeur d’histoire médiévale Bruno Dumézil, spécialiste du haut Moyen-Âge, ce dictionnaire fait appel à de grands noms de la recherche historique française, notamment Jean-Louis Brunaux, particulièrement renommé pour ses ouvrages consacrés aux Celtes et aux Gaulois. Une longue introduction chronologique revient sur la notion même de « barbare », concept forgé par les Grecs pour donner une cohérence au monde extérieur s’appuyant sur les sciences de l’époque, à commencer par la fameuse théorie des climats, puis repris par les Romains accédant à la civilisation avant d’être abandonné au Moyen-Âge en Occident… les barbares s’étant alors rendus maîtres et conservateurs de la civilisation.

Les représentations de ces lointains cousins indo-européens des Romains n’étaient d’ailleurs pas toujours univoques. Le stoïcien Posidonios d’Apamée et d’autres Grecs ont ainsi pu écrire que les druides celtes s’apparentaient aux gymnosophistes d’Inde.

Évoquant les « barbares » de toutes les latitudes, qu’ils aient été Germains, juifs, Britanniques, Arabes, Huns, Éthiopiens ou Perses, l’ouvrage permettra au néophyte de distinguer les deux principales familles de ces peuples. Ces deux catégories de barbares correspondent à deux vices collectifs qui déplaisaient aux sages et vertueux Grecs et Romains : les frustes et brutaux barbares venant principalement du Nord du monde et les efféminés et décadents barbares d’Orient. Des stéréotypes longtemps vivaces qui ont permis à Rome de construire l’image d’une civilisation vertueuse (par opposition aux Orientaux) et sophistiquée (par opposition aux géants d’Outre Rhin). [...]

Light of my life : Jamais sans mon père
Si le sujet du père dans un monde nocif n’est pas une nouveauté cinématographique, on remarque depuis quelques années le développement d’une vraie réflexion sur ce thème en provenance d’outre-Atlantique (Captain Fantastic ou Leave no trace) et qui semble faire pièce à la propagande hystérico-connasse dénonçant l’affreux patriarcat pour mieux promouvoir les inepties idéologiques du « genre ». Avec Light of my life, Casey, le cadet des Affleck, se met en scène en tant que « papa », seul nom attribué au personnage, assumant son statut dans un monde apocalyptique. Dans cet avenir proche, après l’éradication de la population féminine, seule Rag, sa fille unique, a été miraculeusement épargnée. Dans ce monde brutal où se déchaînent les instincts primaires, la survie passe par la discipline, la vigilance, l’échappée permanente et les subterfuges. Les situations extrêmes où nous projette le réalisateur ont l’avantage d’aller droit au but tout en excitant l’empathie, conjuguant ainsi raison et émotion. Quand l’ombre de la mort envahit tout, il n’est plus temps ni pour les tricheries ni pour les pudeurs. Et ô surprise, on découvre des choses étonnantes: par exemple, que l’homme, ce grand singe patriarcal, prédateur, voire esclavagiste de surcroît s’il est blanc, se révèle finalement bien moins encombrant que prévu lorsqu’il faut défoncer une abominable bestiole tentée de becter vos enfants
Jean-Patrick Manchette : les heures claires du roman noir
La parution de deux œuvres mineures – la collation de ses chroniques sur les jeux de société dans Métal hurlant à la fin des années 70, et sa correspondance avec d’autres écrivains entre 77 et sa mort – parachève le portrait d’un écrivain surdoué, américanomane, populaire et à la curiosité sans frein. Un écrivain qui eût mérité de ne pas être de gauche, un anti-hussard, si français malgré ses invectives comiques à l’endroit de la France L’incroyable Jean-Patrick Manchette est, comme son prénom le laissait soupçonner, un fruit parfait des Trente glorieuses; le boomer absolu si sa vie avait poursuivi sa course au-delà de 1996. Heureusement il aura contourné la sénilité en s’échappant de ce monde à l’entour d’une petite cinquantaine. L’inventeur de ce que l’on nomma « néo-polar » dans les années 70 est le bâtard du gauchisme et de l’américanisme. Peu engageant à première vue. Et pourtant, l’auteur de La Position du tireur couché fut doué d’un esprit et d’une culture qui le placent bien au-dessus de ses pairs soixante-huitards. que son double réactionnaire, l’immense ADG, s’y méprît lorsque Manchette publia son second roman L’Affaire N’Gustro, le prenant pour un frère d’armes. [...]
Gunther Wüsthoff, le chant des machines
Faust reste une énigme fascinante. Évoluant dans la scène allemande qualifiée de krautrock (« rock-choucroute ») par la presse britannique, scène qui revendiquera l’insulte et inventera rien moins que les bases de la musique électronique pop, du rock industriel et du post-rock, ce groupe de la RFA en pleine crise psychédélique parvint à captiver toute une génération de jeunes Anglais avec son premier album éponyme sorti en 71. Parmi eux, un certain Richard Branson, qui leur devra une partie de sa fortune en les signant chez Virgin en 73.
Livre numérique : révolution manquée
Passées les années 2000 et devant le ravage de l’industrie musicale par la numérisation et internet, le marché français du livre se mit à trembler. Et s’il était le prochain secteur à être bouleversé de fond en comble par de nouveaux supports et de nouvelles pratiques ? « Le papier disparaîtra ! » entendait-on alors très régulièrement scander, et l’inquiétude diffuse du milieu se voyait encore accentuée par les slogans péremptoires des prophètes de la religion technicienne. Une inquiétude d’autant plus prégnante qu’aux États-Unis, au début du XXI e siècle, l’expansion du livre électronique allait de pair avec le délitement des librairies et que notre avenir se joue en général outre-Atlantique. [...]

L’Incorrect

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