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Science de la BD
Une fois n’est pas coutume, un livre théorique – mais passionnant – sur la bande dessinée. La BD est un art qui, partagé entre le récit et le tableau, cumule le continu et le discontinu : l’œil glisse sur la page avant de se fixer sur deux ou trois points remarquables et de commencer, enfin, la lecture en haut à droite sans que jamais la case puisse être visuellement vraiment isolée de ses voisines – en même temps que chaque bulle exige une concentration qui efface cet effet de proximité. [...]
Opéra : Les Puritains, apothéose romantique
L’intégrale d’opéra en studio serait-elle revenue à la mode ? Un petit lot de nouveautés revitalise le marché du disque (et du streaming). Côté Bellini, après la Norma de référence par Marina Rebeka, voici Les Puritains, dernier chef-d’œuvre du compositeur sicilien. Le triomphe de la création, en janvier 1835, lui vaut l’admiration hystérique du Tout-Paris – et la légion d’honneur. Rapprochant le bel canto romantique du Grand-Opéra français, il ouvre une voie nouvelle qui, sans sa mort prématurée quelques mois plus tard, aurait changé l’histoire de la musique. Peu importe l’intrigue – rupture apparente des fiancés et réconciliation finale, sur fond de guerre civile entre « têtes rondes » (républicains de Cromwell) et « cavaliers » (royalistes fidèles au Stuart), cette partition est une fête vocale et orchestrale, avec des airs plus mémorables les uns que les autres, enchaînés aux confrontations, élégiaques ou dramatiques, de quatre protagonistes à la vocalité époustouflante. [...]
© DR
Les critiques littéraires de février

FABRIQUE D’UN ASSASSIN

LA LOI DU MOINS FORT, David Ducreux Sincey, Gallimard, 256 p., 20,50 €

Premier roman et coup de maître pour David Ducreux Sincey, qui nous offre, avec La Loi du moins fort, un vrai roman sur un vrai thème, ce qui est devenu assez rare de nos jours, et le fait même, ce qui est encore plus rare, avec un art déjà confirmé. Le narrateur raconte son enfance et sa rencontre décisive, durant ses vacances d’été, avec Romain Poisson, un gosse de son âge aux ambitions féroces et au tempérament de psychopathe. Décidé, dès le primaire, à faire de la politique pour dominer les hommes, il élit le narrateur comme son homme-lige, et tous deux s’entraînent à séduire la population locale entre deux séances de torture d’animaux. Si l’on sait que, trente ans plus tard, le projet sera triomphal et meurtrier, on suit essentiellement les années de formation du narrateur, lequel n’a que la fascination exercée par Romain pour échapper à la maltraitance toujours plus terrible que lui fait subir sa mère.…

Heartworms : nouvelle aube du rock crépusculaire
On passe la porte de ce disque pour entrer dans un cabinet de curiosités. En effet, les choses les plus diverses s’y côtoient avec étrangeté : c’est précisément ce qui en fait son intérêt. En neuf titres qui crachent de toxiques étincelles, Jojo Orme, qui se fait un nom sous celui de Heartworms (du nom d’une maladie transmise aux animaux par un ver né de la piqûre d’un moustique) défini en un premier album victorieux de troubles contours fascinants. Née d’un père afghan et d’une mère sino-danoise, Jojo Ormo grandit dans une petite ville du sud-ouest de l’Angleterre, non loin de la frontière galloise. À la voir, on l’imagine mal, jeune fille, participer à ces galas où l’on trouve d’agaçants enfants trop choyés par des parents méphitiques. Pendant ce temps, elle flirtait sans doute avec « la racaille des estaminets et le résidu des brasseries » comme disait Huysmans. Peut-être, aussi, était-elle seule. Nous n’en savons rien. Et de toute façon, peu importe : c’est un peu la même chose. Sa musique elle-même marie d’étonnants contraires : froideur industrielle, élans lyriques, explosions soniques. Par-delà ce curieux mélange baroque, une âme d’esthète crépusculaire clapote à la surface de cette musique pleine d’élégances fardées. Voyons-voir : approchons-nous d’elle. [...]
César 2025 : Sans surprise

Dans ce monde qui bouge trop vite, la « grande famille » du cinéma français résiste encore et toujours aux heures sombres. Depuis leur pupitre, ses membres ont dénoncé l’extrême droite, le fascisme, la pauvreté et les méchants milliardaires. On peut se moquer. Mais reconnaissons leur courage. Ils ont aussi récompensé un clandestin et un film sur un narcotrafiquant trans, fallait oser. Ce n’est pas facile d’assumer de telles positions anticonformistes dans un milieu aussi hostile.

Mais revenons au déroulé de la soirée. Pour une fois, nos starlettes se sont rappelé que même si c’était une célébration entre soi, il y avait quand même des gens derrière la télé, et que passée une certaine heure les revendications cégétistes en robe à 10 000 balles, ça passait mal. Du moins que « la raison d’ordinaire, n’habite pas longtemps chez les gens séquestrés » comme l’avait dit Lafontaine. Bref : les chouineries étaient limitées.…

Anora : La putain irrespectueuse

Dans le lexique de la musique populaire, le « hit crossover » est un tube qui élargit son audience de départ à différents publics. Vieux routier du cinéma indépendant américain, Sean Baker a finalement trouvé son succès « crossover » avec Anora, Palme d’or surprise à Cannes cette année, tant la comédie de mœurs n’est pas le genre adéquat pour la récompense cinématographique suprême.

Lire aussi : Emilia Perez : Un bibelot sociétal

On retrouve son petit monde marginal de travailleurs du sexe, cette fois-ci sur le versant de l’immigration russe à New-York, et on suit trajectoire d’une stripteaseuse occasionnellement prostituée qui ferre un gros poisson avec le fils d’un oligarque dépêché de Moscou pour ses soi-disant études. Un mariage impromptu suit, coup de poker qui entraîne la reprise en main familiale par l’intervention d’un trio d’hommes de main dépassé par la résistance d’Anora. L’héroïne – qui se fait appeler Ani – réagit à la contrainte comme la Mégère apprivoisée, en ne se laissant pas faire, ce qui donne une interminable scène de sujétion, au début du second acte qui enchaîne sur une dérive nocturne à Brighton Beach.…

Gene Hackman © DR
Gene Hackmann, mort d’un géant discret du Nouvel Hollywood

Gene Hackman, c’est d’abord un visage qui au fond est presque un non-visage, un cercle à la Tintin, un « ovale de négation » et sur lequel on peut donc projeter à peu près tout. Dès ses premiers grands secondes rôles, il y a dans cette face rondouillette une sorte de stupeur ombrageuse, une densité minérale que les réalisateurs ne se lassent pas d’interroger. Bien sûr, c’est avec French Connection que l’acteur  californien – venu tardivement au cinéma, à ses 30 ans, après avoir servi en Chine dans l’armée et accumulé pas mal de petits boulots – se met à imprimer durablement la rétine et intègre presque immédiatement le panthéon de ces « silhouettes » immédiatement reconnaissables, presque une marque à part entière : un chapeau court, un costume pas très bien ajusté, une démarche encombrée qui ménage quelques rares moments de souplesse féline… William Friedkin a d’emblée su capté toute la versatilité de ce corps et de ce visage empesé, presque monolithique, mais capable de venir à bout du mal par sa ténacité.…

« Queer » : Guadagnino réévalué
Depuis son premier film, Luca Guadagnino a toujours cultivé un principe d’incertitude esthétique. The Protagonists (1999) reconstitue à Londres un meurtre raciste, en ajoutant une récitante (Tilda Swinton) et en donnant son propre rôle à la femme de la victime. Si la fiction très théâtrale contamine le docudrama en l’injectant de kitsch mal dosé, on perçoit déjà la thématique de l’amour perdu qui va irriguer son cinéma. Ainsi des codas surprenantes de Suspiria (2018) et de Queer qui referment des récits d’apparence linéaires mais proliférants. La géométrie soigneuse du film de genreoriginal est mise à mal par un assassinat psychokinésique par désarticulation et un sabbat de prothèses gluantes en bouquet final. [...]

L’Incorrect

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