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Sir Roger Scruton : the conservateur

Conservateur, Roger Scruton le devint en France, pays qu’il aima passionnément (l’Anglais intelligent se remarque à sa francophilie) au point qu’il lui emprunta sa première épouse. Diplômé de Cambridge devenu pour un an professeur à Pau, le jeune Roger assiste indigné au tohu-bohu nihiliste de mai 68 et vire conservateur, malgré le syndicalisme de son père instituteur. De retour en sa capitale, il embrasse la carrière universitaire et devient professeur de philosophie et d’esthétique au Birbeck College, son poste qu’il quittera alors que la diabolisation et la cancel culture sévissent, dans son cas après la parution de The Meaning of Conservatism (1980). Le reste de son existence sera partagé entre les invitations dans les plus grandes universités du monde anglo-saxon, les actions clandestines de l’autre côté du rideau de fer et les chasses à courre dans sa ferme du Wiltshire. Son point d’orgue : l’anoblissement par la reine en 2016.

Lire aussi : Edmund Burke : la prudence conservatrice

Prodigieux théoricien en esthétique et en architecture, pourfendeur pénétrant de la gauche déconstructrice (L’erreur et l’orgueil. Penseurs de la gauche moderne), précurseur d’une écologie de droite (Green Philosophy : how to think seriously about the planet), c’est toutefois son œuvre programmatique, dont De l’Urgence d’être conservateur constitue le morceau le plus abouti, qui le fit entrer au panthéon intellectuel occidental. Dans une veine burkéenne, et quoique validant les postulats libéraux, il s’y fait l’un des grands critiques contemporains du contrat social. Plutôt que la rencontre théorique entre des individualités, celui-ci requiert, pour exister et subsister, une relation d’appartenance concrète entre ses membres, et cela pour deux raisons au moins. Primo, parce qu’une institution civile pérenne, comme la famille ou l’amitié, n’est pas finalisée en dehors d’elle-même, auquel cas elle s’effondrerait à la première défaillance : elle est sa propre fin (de fait, la théorie du contrat social signe pour lui la translation de la nation en une association d’entreprise banalisée, base nécessaire d’un pouvoir progressiste et planificateur). Deuxio, parce que la bonne tenue du contrat nécessite une relation de confiance entre contractants et l’inclusion des générations futures, deux éléments qui trouvent leur source en dehors du contrat (en l’occurrence, l’homogénéité culturelle et le réseau d’obligations parents-enfants). [...]

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Pierre Manent : « Seul le Dieu de Jésus-Christ a condescendu à se livrer »

Quelle est cette « proposition chrétienne » que vous prêtez à Pascal ?

Cette proposition c’est... le christianisme ! Le christianisme n’est pas une idée, un idéal, un ensemble de « valeurs ». La proposition chrétienne, cela veut dire que Dieu se propose aux hommes, et que les hommes doivent répondre oui ou non. Vous voyez la différence. Un « idéal », une « valeur », c’est vous qui êtes à la manœuvre, vous avez, vous choisissez, vous chérissez votre idéal, ou pas. Avec la proposition chrétienne, vous n’avez pas le choix de la question mais vous avez le choix de la réponse. Vous avez le choix de la réponse mais l’obligation de répondre.

Lire aussi : [Idées] Pierre Manent : parier vaut bien une messe

Aujourd’hui l’Église ne sait plus très bien quoi proposer aux hommes ni comment se proposer aux hommes. Alors elle tend à se cacher dans la foule, je veux dire à « parler comme les autres », à se fondre dans cette « religion de l’autre homme » qui est devenue la religion officielle de l’Occident. Pascal peut nous aider à ressaisir le propre du christianisme. D’une part, il est étranger à nos disputes, mais d’autre part il a affronté ces deux grandes nouveautés qui définissent la modernité, à savoir l’État souverain et la science moderne, mathématique et expérimentale. Et il a lui aussi voulu répondre à un affadissement de la foi chrétienne à son époque. Étranger à nos disputes mais très averti de nos défis, il a fait un effort d’une acuité et d’une intensité uniques pour mettre devant nos yeux le « Dieu de Jésus-Christ ». Je n’ai pas dédaigné son aide.

La théorie des « trois ordres » de Pascal peut-elle être considérée comme une « menace » ou une remise en cause de l’ordre politique classique, et si oui comment s’en accommoder ?

Si on entend par « ordre classique » l’ordre grec et romain, l’ordre de la cité, l’ordre fondé sur la primauté du politique, alors en effet la théorie pascalienne des trois ordres semble une remise en cause de l’ordre classique. Mais notez bien que Pascal ne fait qu’éclairer une situation objective, à savoir la transformation imposée au monde classique par l’advenue du christianisme, et ensuite par l’irruption de la science mathématique moderne. Donc, lorsque Pascal distingue l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit, l’ordre de la charité, il distingue simplement l’ordre politique et social, la science moderne et le christianisme. Ce qui lui est propre, c’est de souligner à quel point ces ordres s’ignorent réciproquement : chacun a son principe et ses critères qui n’ont rien à voir avec le principe et les critères des deux autres ordres. Chacun a son « éclat » propre, ce qui signifie que celui qui vit dans l’un des ordres ne voit tout simplement pas ce qui relève des autres ordres. [...]

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Éditorial idées de janvier : L’enfant cancéreux

En ce pays, nous sommes comme des enfants cancéreux dont les chances de survie incitent à penser que toute projection dans le futur s’avère illusoire. Aussi, la tentation est forte de précéder l’instant afin de profiter de demain avant qu’il ne se présente. Cependant, malgré l’injustice et l’imminence d’un destin méchant, demeure la nécessité de l’ordre et ça n’est pas rendre service à l’enfant, fût-il à l’article de la mort, que de le traiter en adulte lorsqu’il ne l’est pas encore.

Devant l’injustice et l’imminence d’un destin méchant, demeure la nécessité de l’ordre

Ainsi, on ne va pas lui rappeler perpétuellement l’échéance qui le menace, histoire qu’il comprenne bien ce qui l’attend. On n’imagine pas non plus lui faire fumer sa première cigarette sous prétexte qu’il risque de mourir, ni lui offrir une cuite afin qu’il connaisse le prix des excès estudiantins. On ne cesse pourtant de nous le répéter : le temps presse, il n’est plus l’heure de réfléchir mais d’agir et puis, quoiqu’il arrive, demain il sera trop tard.…

[Idées] Apocalypse managériale : évider le monde
F-X de Vaujany dévoile les fondations cachées de notre siècle : celui-ci serait le produit de la fusion du management et de la cybernétique qui s’est opérée à New-York lors de 1941 à 1946. Notre époque serait héritière de ce contexte guerrier qui vit les Américains, grâce à ces nouvelles sciences, réussir à mettre sur pied en quelques années le plus grand arsenal militaire de tous les temps. L’avènement du digital amplifia par la suite les effets de cette révolution managériale et bouleversa le rapport au monde de l’humanité tout entière. Le management n’est pas simple science de l’organisation : il est aussi Weltschauung et horizon d’attente. […]
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[Idées] Indépendance américaine : grâce à la France
Dès les premières phrases du livre, tout est dit : « La naissance des États-Unis constitue l’un des évènements les plus considérables de l’histoire. En effet, qui aurait cru que ces treize colonies peuplées en grande majorité de paysans et de petits commerçants deviendraient la plus grande puissance du globe ? » De fait, comment imaginer le monde du XXe siècle si n’avait eu lieu cet évènement aussi majeur que peu connu ? Le grand mérite de l’ouvrage de Pascal Cyr et de Sophie Muffat est de décrire avec minutie cette guerre civile entre rebelles et loyalistes. Le conflit dure huit ans (1775-1783). Oubliez les gratte-ciel et les sirènes stridentes de pompiers, New-York à la fin du XVIIIe siècle est recouvert de champs, de forêts et de rivières. Les armées britanniques du Général Howe et celle de Washington s’étripent pour prendre une colline et un fort sur les hauteurs d’Harlem. Les Américains sont courageux mais de piètres soldats. […]
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Flavius Josèphe et les Antiquités judaïques : retour aux sources

Les éditions Bouquins sont pensées pour l’honnête homme. En dépit de quelques choix éditoriaux étonnants, à l’image de cette anthologie des discours et écrits de Jack Lang que nous avions chroniquée ici-même, ces éditions nous offrent depuis plusieurs décennies les écrits des auteurs les plus essentiels à des prix très raisonnables. En ce mois de décembre, voici proposées les œuvres complètes de l’historien juif de l’antiquité Flavius Josèphe. L’occasion de se pencher sur l’histoire juive au miroir de Rome.

Établie et présentée par Mireille Hadas-Lebel, professeur d’histoire des religions à Paris-Sorbonne, cette somme regroupe La Guerre des Juifs contre les Romains, Les Antiquités Judaïques, l’autobiographie de Josèphe et le petit pamphlet Contre Apion. Répondant au nom latin de Flavius Josèphe, Yossef ben Matityahou HaCohen était un fils de prêtre de la lignée des Cohen né à Jérusalem vers l’an 37 après Jésus Christ et mort à Rome en 100.…

Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou : la France, la droite et le christianisme

Depuis sa publication le 21 octobre, quelle a été la réception du volume ? 

Florian Michel : Les premiers articles ont suscité un bel enthousiasme autour du livre. J’observe cependant deux bémols aux extrémités de la gamme. On nous a reproché de ne pas traiter avec toute l’ampleur nécessaire les belles contrées de « Tradiland ». En symétrique inversée, une radio bien en vue a porté la voix de la génération des cathos-de-gauche de 70 ans (et plus) : oser critiquer les maîtres René Rémond et Émile Poulat serait un crime de lèse-majesté ; souligner le fait majoritaire droitier parmi les catholiques serait une faute tactique, etc. Il y a dans ces remarques quelques traces de narcissisme. Notre volume n’est pas un acte de militance. Le projet n’était pas de faire un « agrandi » sur quelques têtes d’épingle ; mais de proposer une large fresque sur 80 ans d’histoire de France. 

Ce livre n’existait pas : comment expliquer cette lacune dans l’histoire des idées ? 

FM : Un ensemble d’éléments expliquent la parution de notre travail au Seuil, en 2022. Le contexte politique récent en est un : après les épisodes LMPT, Fillon, Marion Maréchal, Zemmour, l’objet politique des « droites catholiques » (le pluriel est crucial) ne peut plus guère être caché sous le tapis. Cet objet interroge et pose en retour, sur les décennies antérieures, une série de nouvelles questions : quid de la continuité/discontinuité de l’histoire de ces droites ? 

« En France, les citoyens catholiques votent tout au long du XXe siècle très majoritairement pour des partis de droite »


Florian Michel

Il y a également, je crois, un effet générationnel : on mesure mieux aujourd’hui à la fois les grandeurs et les biais des maîtres passés de la sociologie politique. René Rémond, que j’aime beaucoup par ailleurs, refusait ainsi de traiter à fond la question des droites catholiques pour l’après-1945. Il n’ignore certes pas le sujet, mais il ne le traite pas, sauf comme il le dit en « profil perdu ». Les raisons de son choix sont multiples : pas de politique dans la maison du bon Dieu, puisque l’Église doit éviter de diviser le troupeau ; positionnement mendésiste de l’auteur, au moment où il écrit La Droite en France (1954) ; intime conviction chez Rémond que la « droite catholique » représente le passé, que les catholiques passent doucement à gauche, que la droite se sécularise, etc. Tout n’est pas du reste faux dans le modèle de René Rémond – bien sûr – mais cela explique pourquoi il n’existait pas de synthèse.

Y a-t-il une situation particulière à la France ? 

FM : En France, les citoyens catholiques votent tout au long du XXe siècle très majoritairement pour des partis de droite (entre 60 % et 75 % selon le contexte électoral). La comparaison avec les pays étrangers aide à comprendre la singularité française. La Révolution a eu un impact majeur. Le binôme si français « tradition républicaine anticléricale » / « tradition catholique contre-révolutionnaire » structure l’histoire de France quasiment de la Révolution jusqu’à 1945. En Allemagne, en Belgique, en Italie, en sens contraire, il existe ou a existé des partis dits de « démocratie chrétienne », qui ont concentré le vote catholique. 

Lire aussi : Pédophilie dans l’Église : sortons les poubelles

Aux États-Unis, de nos jours, le vote catholique se divise à parts presque égales entre les Républicains et les Démocrates, alors que jusqu’au seuil des années 1980 le vote catholique était plutôt acquis au Parti démocrate. Aujourd’hui, aux États-Unis, la plupart des immigrés sont catholiques – des Philippines, d’Amérique centrale ou d’Amérique du Sud – et alimentent la base populaire du Parti démocrate. En France, les immigrés sont pour la majorité de culture musulmane et s’intègrent dans les gauches. L’histoire, dans la longue durée, et la sociologie migratoire expliquent – entre autres – cette singularité française. [...]

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Vladimir Soloviev : ainsi passent les anges

Lorsqu’il s’agit de montrer avec quelle puissance la douceur parvient à imposer sa lumière dans un monde où la force abrutissante règne d’habitude en maîtresse, et pour catégoriser les êtres dont les qualités morales et intellectuelles semblent surhumaines au marigot des relations communes, il est d’usage de leur appliquer le qualificatif d’angélique. On a ainsi le « docteur angélique », titre honoris causa réservé à saint Thomas d’Aquin, ou encore le « pasteur angélique » qui désigne parfois Benoît XVI, dont le pontificat est à l’Église ce qu’Élie expérimenta dans une caverne de l’Horeb, « la voix d’un fin silence absolu » (1R19,12). L’appellation « philosophe angélique » devrait quant à elle s’appliquer naturellement à Vladimir Soloviev, qui, dans le XIXe siècle russe labouré de courants antagonistes et d’espérances violentes, se lève comme un soleil de sagesse sur la steppe d’Extrême-Orient que sa trajectoire illumine de grâce et de bénédictions.

Prodigue de ses maigres revenus avec les pauvres, donnant jusqu’à ses chemises et ses chaussures, telle fut jusqu’à son terme la vie de Soloviev, contrepoint lumineux de Nietzsche, l’autre grand errant de la philosophie

Était-il du ciel, ou était-il de la terre, ce fils d’historien de la Russie réputé et recteur de l’université de Moscou, où il naît en 1853 ? Lors de son passage à Paris en 1888, où il est venu publier et présenter, en français, son Idée russe, qui renverse les lieux communs sur l’élection messianique de la Russie chère aux slavophiles, et qu’il transfigure en une exigence ecclésiale irrémédiable de théophanie trinitaire, il y est décrit en des termes hybrides par Eugène Tavernier. Pas tout à fait un ange, plus vraiment un homme. Le neveu de Louis Veuillot et lui-même journaliste au quotidien catholique L’Univers, qui compte parmi les germanopratins accourus découvrir celui que précède déjà une aura de prophète, dépeint un être « à la réalité demi-physique », à l’enveloppe charnelle diaphane, aux manières timides et recueillies et duquel émane un magnétisme perceptible, « à la puissance pénétrante », à travers des yeux « immenses et magnifiques » qui projettent des rayons, et dont les sonorités graves de la voix « sont traversées de vibrations argentines ». [...]

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