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Guillaume Travers : « Les corporations étaient des communautés de vie »

Quelles sont les principes fondamentaux du corporatisme en tant que régime économique et social ?

Il faut tout d’abord distinguer corporations et corporatisme. D’un mot, les corporations sont les institutions qui encadraient la vie économique durant le Moyen Âge. Elles étaient des communautés de métiers, imposant un certain nombre de restrictions à la libre concurrence, au nom d’un bien commun supérieur. Mais, et c’est également essentiel, les corporations étaient aussi des communautés de vie, organisant la formation et l’entraide au sein des métiers, célébrant des saints par des fêtes et des processions, encadrant les obsèques de leurs membres, etc. En un sens, le système corporatif subordonnait toujours la quête du profit à des fins jugées plus hautes : la qualité du travail bien fait, l’équilibre des structures sociales, etc. À partir du XIXe siècle, alors que les corporations ont disparu, diverses pensées corporatistes envisagent de les faire revivre : là où, avec la révolution industrielle, le profit semble être devenu une fin en soi, le corporatisme vise à lui redonner à l’activité économique un sens supérieur.

Pour quelles raisons internes et externes le régime corporatif, fondement de la société médiévale, a-t-il été mis en échec avec l’avènement de la modernité ?

Il y a deux raisons fondamentales à l’abandon du système corporatif. Tout d’abord, la montée d’une philosophie individualiste, avec les Lumières au XVIIIe siècle, et la Révolution de 1789 comme point culminant. En effet, les corporations ne se justifient que si l’on considère que l’homme est naturellement membre de communautés, ce qui était la vision médiévale. Dès lors que l’on affirme qu’il n’existe que des individus, que seule vaut la liberté individuelle, alors les corporations n’apparaissent plus que comme des contraintes injustifiées à cette liberté.

Au lieu de voir des antagonismes dans la société, le corporatisme voit des complémentarités. Les hommes peuvent être différents, mais ce qui importe et qu’ils soient à leur place

Ensuite, il y a la révolution industrielle, avec la montée de la grande entreprise. Celle-ci est un facteur de déracinement considérable : les millions de travailleurs qui migrent des campagnes vers les villes industrielles se coupent de leurs communautés naturelles ; ils sont davantage portés à ne voir le monde que sous le prisme de leurs seuls intérêts propres. Ajoutons enfin un troisième facteur, plus contingent : si le système corporatif avait fonctionné de manière satisfaisante pendant des siècles, il avait néanmoins été peu à peu dénaturé par des interventions royales parfois trop interventionnistes. À la veille de la Révolution, les corporations étaient devenues beaucoup plus rigides qu’elles ne l’avaient été durant le Moyen Âge. [...]

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Eugénie Bastié, au nom des idées

Avec La Guerre des idées (Robert Laffont), Eugénie Bastié change de style. Après un premier essai remarqué, Adieu Mademoiselle (Le Cerf, 2016), dans lequel la journaliste pourfendait avec l’enthousiasme d’un jeune mousquetaire les mauvais rêves des hystéro-féministes, elle proposait deux ans plus tard avec Le Porc Émissaire (Le Cerf, 2018) la plus fine analyse du mouvement #MeToo, doublée d’un éloge de la virilité à regaillardir un eunuque. C’est la Gascogne qui coule dans ses veines. Pas question de rester planquée dans un bureau, même au Figaro. Elle aime monter en première ligne Eugénie, ferrailler en infériorité, se faire bombarder de yaourts par des connasses à cheveux bleus, tomber parfois mais triompher souvent. Dans sa ligne de mire ? Les déconstructeurs. Sur Twitter, sur un plateau TV, dans une conférence-débat ou dans les pages de son quotidien, elle affine sa lame, questionne les autres intellectuels et enquête sur ces nouveaux purificateurs.

La Guerre des idées se lit comme une longue enquête journalistique, celles qui se font trop rares aujourd’hui, parfaitement charpentée et avec une qualité souvent portée disparue, du style

Son nouveau livre, c’est tout ça et un peu plus même. Avec l’humilité des grands, elle troque son statut d’essayiste pour celui de journaliste et part à la rencontre de ses ainés, de droite comme Chantal Delsol, anciennement de gauche comme Régis Debray ou Alain Finkielkraut, encore de gauche comme l’historien Patrick Boucheron, et d’autres comme Michel Onfray ou Christophe Guilluy qui ne savent plus trop dans quelle étagère se ranger. Les idées, c’est ce qui l’anime. À l’époque d’Hanouna et des youtubeurs qui dégueulassent tout, même ce qu’ils ne comprendront jamais, Eugénie croit en notre époque. Une époque misérable qui sanctifie les cons et admire la laideur, et pourtant nous raconte-t-elle, il se passe quelque chose. Elle nous invite à prendre un peu de hauteur, analysant de son regard vif et de sa plume précise la mécanique des idées qui ne cesse de muter depuis vingt ans. [...]

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Gaspard Koenig, critique de la modernité ?

Fort déroutant objet intellectuel que cet Enfer de Gaspard Koenig, conte philosophique qui, tout en revendiquant explicitement l’actualisation du chef-d’œuvre de Dante, s’inscrit dans la vieille tradition française du genre, depuis Fénelon et Voltaire jusqu’à Camus et Sartre, toutes proportions étant évidemment gardées. Travail syncrétique donc, qui mêle roman et philosophie en une dystopie dont la forme est particulièrement soignée : rechignant à l’exposé analytique, l’auteur a choisi de mettre ses idées en chair et en action, ou tout le moins de faire sentir par l’incarnation ses critiques d’un monde dont il craint l’avènement.

Mort transitant par saint Pierre, un économiste néolibéral à la vie sans turpitudes rejoint ce qu’il croit être le paradis où, dotés d’une carte de crédit illimitée et d’une puce électronique, tous vadrouillent dans un réseau d’aéroports hyper-connectés et consomment à souhait. Suscités par une myriade de sollicitations, tous les désirs – alimentaires, matériels, sexuels – sont satisfaits immédiatement, de manière permanente et dans la sécurité la plus totale. Bien vite, le héros déchante pourtant : le mouvement perpétuel et l’insatiabilité de désirs fugaces lui font entrevoir les ravages de l’extension radicale des principes d’efficacité et d’utilité économiques. De l’illimitation, aucune satisfaction réelle ne peut naître ; elle est une prison, car rien n’est si un jour ne s’éteint. « C’est là que je réalisai toute mon erreur : je n’étais pas au paradis, mais en enfer. La torture éternelle, ce n’était pas la chaux et les pinces, mais un salon d’attente avec sièges inclinables ». Voyant là appliqué ce qu’il avait prôné sur terre, l’économiste se comprend damné pour l’avoir prêché, à l’inverse de son maître à penser Milton Friedman qui, rebondissant béatement sur un trampoline, se croit au paradis, celui de la concurrence pure et parfaite et de son corollaire anthropologique, l’homo oeconomicus. [...]

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Éditorial essais de mars : Demain, il fera nuit

Il faut dire ce qui est, non seulement ce que l’on voit. Il faut dire tout ce que l’on ne voit pas, et tout ce qui nous échappe, les interstices d’où la lumière ne sort pas et qui se dissimulent dans l’ombre de telle façon qu’on pourrait croire, en ne faisant confiance qu’à notre seule vue, qu’ils n’existent pas. L’intelligence s’exerce à ce prix, celui de confesser sa cécité ; et de se confesser à nouveau, car nous voici toujours relaps en matière d’intelligence, comme en matière de foi qui sont deux choses identiques en cela qu’elles sont chacune, quoique selon deux ordres différents, l’œuvre des ténèbres. Il faut dire ce qui est, non seulement ce que l’on voit, et même dire ce qui est, jusque dans l’obscurité de ce que l’on voit, jusque dans ce que notre vue nous cache, jusque dans la lumière qui fait aussi bien, voire mieux, le travail de l’ombre et à laquelle on ne s’habitue pas.

Tout le malheur du monde provient de là, quand un jour un homme a osé dire, en dépit de la vérité, « je sais ! »

C’est un labeur pénible dont on tirera plus de honte que de gloire, et qui souvent nous humiliera, et qui ne nous rassurera jamais. Mais l’inquiétude renforce, son amertume guérit de la bêtise, et, décillés grâce à elle, nous pourrons contempler ce que nous voyons en gémissant, humbles à nouveau, scrutant, et scrutant toujours, à nous en déchirer la rétine, un monde qui, quand nous croyons le connaître, ne mérite pas notre amour. Car ce que l’on en voit ne peut que nous en dégoûter comme tout ce qui nous distrait de lui semble le nier. Et ceux qui se ravissent du monde comme ceux qui s’en écœurent se trompent mêmement ; et selon leur plaisir ou leur nausée effectuent le même geste que le fanatique, du haut de sa doctrine, ou le scientiste, rivé à l’embout de son microscope, qui ne voit rien d’autre que ce qu’ils voient tous les deux, soit l’expression d’une perspective leur permettant de proclamer une leur part de vérité ; part de chacun qui, une fois assemblées, ne font jamais autre chose qu’un mensonge. [...]

Introduction à la philosophie politique

Sous la forme de courts textes d’essayistes contemporains, cet essai collectif, divisé en chapitres d’environ huit pages chacun, offre un accès simple aux fondements de la gestion de la cité. Pour exemple, Paul-François Schira à travers son analyse de La Politique d’Aristote nous rappelle que la République n’a de sens que fondée sur l’amitié (qui permet la confiance), la vérité (par la justice et la démocratie) et une culture partagée.

Lire aussi : Raoul Girardet : Sagesse et sédition [...]

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Raoul Girardet : sagesse et sédition

Quand on ne vante pas la rigueur doctrinale d’Action française (« notre force est d’avoir raison » !), on invoque le courage et le talent de ses dissidents. On oublie souvent qu’en tant qu’elle fut réactionnaire, elle put être, parfois, une école d’avant-garde, un lieu d’attention privilégié aux manifestations les plus singulières du monde moderne, et que pour cette raison y évoluèrent certaines personnalités atypiques, comme Philippe Ariès, l’historien des mentalités ou le grammairien Pichon, influence majeure du jeune Lacan. Raoul Girardet compte parmi eux. Atypique, il l’est d’abord par son tempérament à la fois intransigeant et réservé, qui nous rappelle que l’honneur n’est pas une vertu tonitruante, le privilège des boutefeux et des forts-en-gueule, mais peut se concilier avec une parfaite discrétion. Sa vie est un étrange composé de conformisme apparent et de sédition. Né en 1917, fils d’un père militaire de profession, ancien combattant de la première guerre, et d’une mère trop anxieuse, Raoul Girardet connaît l’ennui des enfants uniques et s’évade en se passionnant pour l’histoire. Adolescent, il découvre un autre moyen de fuir la grisaille familiale : l’Action française, grâce à laquelle il rencontre ses amis Pierre Boutang et Jacques Laurent, avec qui il partagera aventures, potacheries et de nombreuses lectures. [...]

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Ernst Jünger et Carl Schmitt : Regards croisés sur le siècle

C’est la correspondance de deux géants que Pierre-Guillaume de Roux, associé en cette occasion aux éditions Krisis, offre à la connaissance du lecteur initié et ravi de découvrir par l’exemple de ces missives, ce qu’il connaissait déjà, soit la proximité entre Ernst Jünger, écrivain platonicien tout entier tourné vers le symbole, et Carl Schmitt, strict penseur du droit dont les catégories d’ami et d’ennemi en politique ont connu une pérennité méritée étendue désormais bien au-delà des sphères de la Révolution conservatrice dans lesquelles les deux amis évoluent, à l’orée des années trente.

Lire aussi : La Poudrière : notre critique [...]

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Commentaires sur la guerre d’egos

On pouvait alors saisir sur le gril des nations entières afin d’ordonner un délire dont le ressentiment dépassait les individus qui y succombèrent, lesquels, bientôt, la passion de haïr une fois retombée, ne comprendraient plus comment ils avaient pu en arriver là, ni quelle haine, comme un sortilège, les avait transformés en ces bourreaux ordinaires, ouvriers d’un mal devenu banal, pour paraphraser Hannah Arendt. C’est probablement en réponse à cette domination du nombre indifférencié que s’est construite la société contemporaine, soucieuse de se prémunir des dérives totalitaires qui ensanglantèrent le XXe siècle à son presque exact mitan. Et c’est l’individu qu’elle a pris pour être son allié et son modèle, celui-ci jouant d’apparence l’antagoniste idéal de cette foule métamorphosée en masse dont on connaissait désormais l’infâme puissance de destruction.

Mais les forces d’entropie qui ravagent notre monde moderne ne semblent pas avoir cessé d’exercer leur dynamique délétère, et c’est cette chute de l’individu dans le chaos du ressentiment, cette fois-ci en son nom propre, qu’Éric Sadin raconte dans un ouvrage aussi subtil que renseigné et qui prend la forme d’une généalogie tragique dont chaque détail disposé bout à bout dessine le motif effrayant d’un effondrement inéluctable. [...]

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