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Gustave Thibon : Le pessimiste gracié

Privilégié de naissance d’une certaine manière, puisqu’héritier d’une vieille lignée de vignerons français, installés à Saint- Martin d’Ardèche depuis au moins le XVIIe siècle, il aura su, si l’on excepte quelques tours et détours bien compréhensibles aux alentours de la vingtaine, rester fidèle à sa terre provinciale, y trouvant à la fois de quoi vivre en homme libre et propriétaire, mais aussi de quoi nourrir le fond de sa philosophie, qui fut celle de l’attachement pourrait-on dire, comme celle de son amie la plus chère, Simone Weil, fut celle de l’attention.

Une recherche du lien, charnel, qui se vit et se révèle dans la grande patrie, la France, comme dans les petites ; mais aussi et surtout dans le lien spirituel, qui se vit par la grâce et le salut qu’elle procure, celui de l’Église du Christ. Dans l’hebdomadaire Demain, né en 42 sous l’impulsion de l’épiscopat et dirigé par Fabrègues, Thibon, chantre de la révolution nationale quoiqu’il ait toujours refusé de devenir le « philosophe officiel » du régime comme on le lui avait proposé, et qu’il ait de même décliné la francisque, faisait déjà l’apologie de la réelle liberté, celle qui ne se vit que dans des liens hérités et choisis en même temps : « Un forçat dépend de ses chaînes, un laboureur de la terre et des saisons : ces deux expressions désignent des réalisations bien différentes. Revenons aux comparaisons biologiques qui sont toujours les plus éclairantes. Qu’est-ce que “respirer librement” ? Serait-ce le fait de poumons absolument “indépendants” ? Tout au contraire : les poumons respirent d’autant plus librement qu’ils sont plus solidement, plus intimement liés aux autres organes du corps. Si ce lien se relâche, la respiration devient de moins en moins libre, et, à la limite, elle s’arrête. La liberté est fonction de la solidarité vitale. Mais, dans le monde des âmes, cette solidarité vitale porte un autre nom : elle s’appelle l’amour. Suivant notre attitude effective à leur égard, les mêmes liens peuvent être acceptés comme des attaches vivantes ou repoussés comme des chaînes, les mêmes murs peuvent avoir la dureté oppressive de la prison ou la douceur intime du refuge ». [...]

Éditorial essais #38 : Que celui parmi nous qui est sans péché…

On a sûrement eu raison, à la suite de Pascal, de tordre le cou d’une raison qui refusait de rendre des comptes à quiconque et qui, toujours plus forte, montant toujours plus haut, ne semblait plus connaître aucune limite à son pouvoir. On a sans doute eu raison de prendre la défense des narrations épiques, de nous ouvrir au miracle, et d’attendre l’inattendu en dépit des calculs et même par défi, contre la vision froide d’une raison mesurée capable selon elle de tout ordonner.

Mais enfin, il faut aussi reconnaître qu’elle ne porte plus si haut son toupet, qu’on ne l’écoute plus beaucoup et que cette vieille mégère dont la beauté arctique a jadis pu ensorceler un continent entier, s’est flétrie de telle sorte que tout le monde feint désormais de ne l’avoir jamais aimée ni d’avoir pu un jour comprendre pourquoi certains parmi les plus grands l’ont jadis trouvée belle. Elle a quitté le bal, on ne la retrouvera pas dans le jardin pour prendre l’air, elle crève au fond du bois après qu’elle n’a même pu plus monnayer ce qui demeurait de ses charmes, saignant et en larmes à la merci des loups qui l’entourent et l’avisent avant de la dépecer. [...]

Sélection essais 2020

Le consentement

Pas forcément l’essai le plus essentiellement intelligent de l’année, mais au moins celui qui aura scandalisé un milieu littéraire ravi d’entre soi et peu regardant sur la morale. Plus profondément, Vanessa Springora en donnant sa version de la relation qu’elle a vécue avec Gabriel Matzneff alors qu’elle était âgée de 13 ans, nous oblige à nous interroger sur la littérature et à remettre en cause le « mensonge romantique » de Gabriel Matzneff. Salutaire.

Jean Paulhan : L’extrême milieu

« Jean Paulhan n’existe pas », proclame en 1963 une carte postale éditée par quelques néo-surréalistes revanchards, quand le directeur en titre de La Nouvelle Revue Française décide de présenter sa candidature à l’Académie française. Soucieux de détromper ses détracteurs et de prouver qu’il existe bel et bien, Jean Paulhan se procure plusieurs dizaines d’exemplaires des cartes postales qu’il fait largement circuler et obtient de surcroît son siège à l’Académie, au fauteuil de Pierre Benoît, mort en 1962. Si Jean Paulhan a bel et bien existé, ce fut, il est vrai, de manière fort discrète, au point que le rôle essentiel qu’il a joué pour la littérature française du XXe siècle est aujourd’hui trop souvent oublié.

Né à Nîmes en 1884 et mort à Neuilly en 1968, Paulhan aura publié une bonne partie des gloires de la littérature française du XXe siècle durant les quelque trente ans passés à la tête de la NRF, de 1925 à 1940, puis de 1953 jusqu’à sa mort ; et aura fait passer au second plan sa propre carrière d’écrivain. Le Guerrier appliqué, récit de son expérience au front, a beau être célébré lors de sa publication en 1917 comme l’un des textes les plus brillants écrits sur l’expérience de la guerre, son œuvre romanesque et théorique, tout entière dédiée au mystère du langage, est restée confidentielle et d’accès difficile. [...]

Le couteau entre les dents !

Bégaudeau, c’est le gauchiste dur, structuré, couteau entre les dents, et dont on imagine sans peine qu’il serait prêt à casser tous les œufs nécessaires à l’omelette révolutionnaire. C’est aussi la première chose qu’il faut lui reconnaître : on n’a pas affaire avec lui à l’habituel ventre mou du défenseur de la social-démocratie vaguement gauchisée, qui, lorsque l’on rince sa moraline, se retrouve seul comme un con face à ses contradictions. Non ! Bégaudeau, c’est Marx pour de vrai, et non Hegel, ça n’est pas la lutte à mort qui doit révéler les consciences et donc maintenir la lutte pour éviter la mort, mais la lutte qui veut la mort de l’ennemi ; bref, un révolutionnaire authentique, donc un bourgeois, serions-nous tenté d’ajouter ironiquement – mais nous aurions probablement tort.

Lire aussi : Éditorial essais #37 : Les yeux grands fermés

C’est en toute logique alors que l’auteur de Jésus, les Bourgeois et nous, après Histoire de ta bêtise, livre dans lequel il s’attaquait à ceux auxquels on l’assimile à tort, les « bourgeois cools » plus communément appelés bobos, continue sa charge contre la bourgeoisie, honnie cette fois-ci sous sa forme « hard », celle du bourgeois de droite – le pur bourgeois tant qu’à penser en clichés marxistes. Dans sa tâche, le voici secondé par Paul Piccarreta, directeur de la revue Limite, pressé et ravi semble-t-il de servir de faire-valoir à un Bégaudeau brillant qui lui rappellera subtilement tout au long du livre qu’ils ne se trouvent pas dans le même camp, sans qu’on sache véritablement si Picarretta, tout à son admiration pour la star littéraire, comprend ce que Bégaudeau lui raconte. [...]

Olivier Rey : « C’est une rude entreprise, que de voir vraiment ce que l’on voit »

Un livre qui nous apprend qu’il ne suffit pas « d’avoir les yeux ouverts pour voir ».  Vous opposez l’icône à l’idole, la première étant vecteur de vérité, la seconde de mensonge. Pouvez-vous expliquer cette distinction ?

Les mots « idole » et « icône » viennent des mots eidolôn et eikôn qui, en grec ancien, signifiaient tous deux « image », avec cependant des connotations différentes. Le verbe eidô voulait dire « voir », mais pouvait aussi signifier « savoir » (comme, par exemple, on peut aussi bien dire d’un devin qu’il « voit » ou « sait » l’avenir). Le voir est ici un saisir. Le verbe eikô, quant à lui, voulait dire « être semblable à », « ressembler » – ce qui fait que dans l’eikon, il y a une différence, un décalage entre d’une part ce qui directement perçu par les yeux, d’autre part ce à quoi cette perception renvoie. Pour cette raison, le doublet eidôlon/eikôn, idole-icône, a servi à distinguer et à opposer deux types d’images : d’une part, une image qui ne laisserait rien à désirer dans ce qu’elle donne à voir (l’idole), d’autre part une image qui, par ce qu’elle montre, fait signe vers ce qu’elle ne montre pas (l’icône).

Quel usage la tradition chrétienne a-t-elle fait de cette distinction ?

La peinture chrétienne doit toujours avoir en elle quelque chose d’une affirmation, et quelque chose d’une négation. Affirmation, en ce qu’elle doit témoigner du fait que, en la personne du Christ, Dieu s’est véritablement fait homme. Négation, en ce qu’elle doit signifier le fait que si Dieu, en s’incarnant, s’est rendu visible, pour autant il ne cesse d’excéder, en tant que Dieu, tout ce que nous pouvons en saisir. Autrement dit, la peinture chrétienne doit être icône – au sens d’image qui, à travers ce qu’elle donne à voir, introduit à ce qui ne se voit pas. L’image qui sature le regard, l’image qui en met, au sens littéral de l’expression, « plein la vue », a toujours en elle quelque chose de mensonger, dans la mesure où elle prétend offrir pleine saisie de ce dont elle est l’image.

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Les spinozistes contre Spinoza

En philosophie, la tension entre ces deux pulsions de mort se traduit par un double prisme de la pensée : le systématisme d’une part, la déconstruction et ses multiples avatars de l’autre. Or puisque le jeu universitaire veut qu’il n’y ait qu’un champion – ou plusieurs champions d’une même école de pensée – les modes se succèdent au rythme des générations. Ainsi donc, au tournant des années 70, usée par une hégémonie datant de l’immédiat après-guerre, l’orthodoxie marxiste a laissé place à la French Theory. En se réappropriant la dialectique de leurs aînés, les nouveaux pontes ont subverti la téléologie prolétarienne en la remplaçant par un messianisme des marges sociales. Ce fut alors le temps de la bizarrerie, de l’extravagance, des abécédaires abscons et des bestiaires ubuesques.

Mais l’heure est aujourd’hui au syncrétisme, à la résorption des conflits. Rejailli du fin fond des catacombes, le vieux Spinoza est remis au goût du jour. Dans les facs comme sur France Inter, on le brandit tel un totem. Le paria d’Amsterdam est sans conteste du côté des penseurs systématiques. L’Éthique, son chef-d’œuvre, est bâti sur le schéma déductif des démonstrations géométriques : les principes de la logique viennent féconder sept axiomes fondamentaux et huit définitions, les conclusions se font elles-mêmes hypothèses et s’enchevêtrent en de nouvelles ramifications de l’esprit. Chaque démonstration se conclut par un laconique et définitif « CQFD », sorte de signature d’un auteur attaché aux vérités éternelles et éthérées de la mathématique universelle.

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Christophe Guilluy, trop populaire

Dans Le Temps des gens ordinaires, écrit lors de la crise sanitaire du printemps, Christophe Guilluy se met au service d’une thèse simple : la France périphérique – les « gens ordinaires » – refuse désormais les valeurs de la bourgeoisie des métropoles et ne désire plus la rejoindre par le biais de l’ascenseur social. Si cette idée est probablement juste et si ses conséquences sont de première importance, le géographe peine à la démontrer.

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L’Incorrect

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