Le 6 juin a été gagné à l’Est.

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Lors des commémorations du 75e anniversaire du débarquement en Normandie, un chef d’Etat avait ostensiblement été oublié d’être invité : Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie. Or le rôle joué par l’Armée Rouge sur le Front de l’Est, a été d’une importance décisive, notamment en cette année 1944. 

 

 

Le grand jeu était sorti. Comme les 75 ans d’un anniversaire offrent  de belles occasions festives, les musées, hôtels, restaurants affichaient « complet » : balles populaires jusque dans l’arrière-pays, courses de jeeps pour les plus motivés, levées des étendards, d’ailleurs souvent étoilés… On entendait même baragouiner un anglais de texan dans tous les bars de Caen et de Cherbourg. Et les derniers  vétérans étaient de la partie ! Opportunément puisque l’âge moyen des troupes ne devrait pas leur permettre de revenir dans cinq ans.

 

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Verbalement, Donald Trump, Emmanuel Macron, deux présidents de deux républiques alliées, étaient venus afficher leur unité. Décorations, jolis épilogues sur l’héroïsme, ou le blood versé sur nos beaches en ce jour-le-plus-long… De mémoire  locale, la Normandie n’avait jamais connu pareille déploiement commémoratif.

 

Aucun doute dans les discours  : les troupes anglaises, américaines et leurs supplétifs ont ce 6 juin sauvé la liberté. Aucun doute également pour la liste des invités : les alliés du front ouest l’ont sauvée seuls. Monsieur Poutine n’était pas de la fête.

Aucun doute dans les discours  : les troupes anglaises, américaines et leurs supplétifs ont ce 6 juin sauvé la liberté.

Celle-ci semblait pourtant généreuse  et assez dotée en moyens pour l’accueillir. Alors pour consoler son locataire, que l’on devine vexé d’être resté tout seul chez lui,  Le Kremlin a appelé dans la journée par la voix bougonne d’un porte-parole à ne pas « exagérer » l’importance militaire du D-Day. Comprenez : une fête où l’on est pas invité ne vaut pas qu’on y aille !

 

Dans la vie ordinaire ou les relations humaines, la jalousie est un sentiment compréhensible. Et elle procède plus souvent d’un sentiment d’aigreur que d’une réflexion critique et scientifique. Le cas présent fait toutefois exception et l’histoire pourrait l’étayer de quelques éléments. Si la fête du 6 juin 2019 a négligé la Russie, tel n’était  pas le cas des organisateurs de l’opération militaire qu’il commémore.

 

 

Pas de 6 juin sans l’effort de guerre russe

 

Factuellement, ce 6 juin que l’on célèbre sans la Russie lui doit à peu près tout. Elle fait précisément suite à une demande russe : ouvrir un nouveau front à l’ouest pour soulager son effort de guerre. C’est en janvier 1943 qu’est décidé l’opération Overlord lors de la conférence d’Anfa.

 

Les alliés l’avaient toutefois assortie d’une condition impérative : que les russes accentuent la pression militaire à l’est sur l’axe pour empêcher toute contre-offensive. Le détail militaire de l’opération était exigeant.

Pour qu’Overlord réussisse,  Churchill insistait auprès de Staline de ce qu’il ne fallait pas  : «  laisser à l’ennemi rassembler en France, des effectifs supérieurs à ceux que les britanniques et les américains pouvaient y engager. »

Pour assurer la réussite d’un débarquement, le commandement américain faisait valoir aux russes  trois conditions : l’effectif des formations aériennes devait être considérablement réduit ; les forces allemandes tenues en réserve en France en Belgique en Hollande ne devaient pas dépasser au jour de l’attaque douze divisions ; enfin , les allemands ne devaient pas avoir la possibilité de déplacer plus de quinze divisions d’élite pendant les deux premiers mois de l’invasion. Pour qu’Overlord réussisse,  Churchill insistait auprès de Staline de ce qu’il ne fallait pas  : «  laisser à l’ennemi rassembler en France, des effectifs supérieurs à ceux que les britanniques et les américains pouvaient y engager. »

 

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En bref, la Russie devait lancer une grande offensive. Cette  conscience d’une interdépendance des fronts était déjà ancienne. Harry Hopkins rencontre fin juillet 1941 Staline à Moscou et l’assure du soutien du président américain à l’effort de guerre soviétique.  Roosevelt est convaincu  que l’aide à la Russie est « vitale » pour les Etats-Unis. Il pressent une guerre contre le Japon, souhaiterait implanter des bases en Sibérie. Il reste aussi convaincu qu’une intervention américaine en Europe est inscrite dans l’ordre des choses.

 

 

L’opération Bagration

 

L’opération à venir porte le nom de Bagration. L’historien Jean Lopez détaille son ampleur : « la planification ambitieuse de l’offensive met en branle 55 blindés, dont 6 blindées, 11 armées aériennes, soit 4,5 millions de combattants, 7500 chars et 20 000 avions. » La suite, ce sont des opérations connexes et majeures qui désorganisent et affaiblissent définitivement l’ensemble du dispositif allemand à l’est.

 

Elle est conçue comme un subterfuge dont l’habileté saisit encore l’historien. L’Armée Allemande subissait alors la contre-offensive consécutive aux victoires russes de Stalingrad, Koursk et du Dniepr. Forte d’un « balcon » en Ukraine, l’avancée russe pouvait lui permettre d’encercler le gros de l’armée allemande stationnée dans les pays Baltes en fonçant sur la Poméranie. Le plan était astucieux. Trop pour que les allemands ne l’aient anticipé.

 

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Convaincus par Joukov, les russes attaquent alors là où l’ennemi ne les attend pas  : dans les marais au sud de Minsk, réputés impraticables ; établir une brèche en Biélorussie pour forcer les allemands à dégarnir leurs positions alors que l’armée rouge avait la voie ouverte jusqu’à Berlin. Puis, le Russe persistant, attaquer au sud de ces positions, et contraindre  les allemands à en dégarnir de nouvelles pour les voir à nouveau enfoncées par des armées russes en position de force. Le plan était aussi simple, qu’habile et efficace.

Convaincus par Joukov, les russes attaquent alors là où l’ennemi ne les attend pas  : dans les marais au sud de Minsk, réputés impraticables ; établir une brèche en Biélorussie pour forcer les allemands à dégarnir leurs positions alors que l’armée rouge avait la voie ouverte jusqu’à Berlin.

Churchill est conscient que la réussite d’Overlord tient à celle des opérations à l’est et suit au jour le jour la situation sur le front. Dans ses mémoires il fait un récit enthousiaste des combats : « le moment est venu pour moi de vous dire l’immense impression causée ici par la magnifique  progression des armées russes qui semble, en prenant sans cesse plus de puissance , devoir pulvériser les forces allemandes entre vous et Varsovie d’abord puis Berlin ensuite. »

 

Vingt-huit divisons sont détruites dans les premiers jours de l’opération. Près de Cent en Août 1944 au bout de trois mois.  Parmi elles, beaucoup de blindés et d’unités d’élites. Et le bilan définitif parle également : 930 000 , il approche du million de morts. Le chiffre impressionne et il convient de le rapprocher des pertes allemandes à l’ouest pendant la période du 6 juin au 13 août 1944 s’élevant à 159 000.

 

 

Les vrais vainqueurs

 

Andréas Hillgruber, le plus grand historien allemand de la seconde guerre mondiale, fait de ce sujet une appréciation générale et définitive  : « Bagration a changé d’un seul coup du tout au tout l’ensemble de la situation à l’Est. La dimension de cette catastrophe relègue loin en arrière celle de Stalingrad. Il s’agit rien de moins que la défaite décisive de l’armée allemande. »

 

On peut nuancer cet enthousiasme. La victoire sur l’axe était acquise avant le jour J. Les alliés n’ont pas, vraiment, sauvé une liberté d’un nazisme déjà défait. Comme le dit le Maréchal Joukov « à la fin de 1943, nous avions définitivement surmonté une situation difficile. A parler franchement, l’ouverture d’un deuxième font en Europe ne nous était plus aussi utile qu’il eut été pendant les deux années précédentes. »

« Bagration a changé d’un seul coup du tout au tout l’ensemble de la situation à l’Est. La dimension de cette catastrophe relègue loin en arrière celle de Stalingrad. Il s’agit rien de moins que la défaite décisive de l’armée allemande. »

Et en définitive, rien n’aurait été possible à l’ouest sans cette opération.  Jean Lopez l’assure si Hitler avait pu déplacer « 4 à 5  divisions panzers et de 6 à 7 divisions d’infanterie en Normandie aurait certainement  compliqué la tâche aux alliés. » Ces forces, Hitler n’était en situation que de les prélever sur le front est. Présentes le jour du débarquement proprement dit, elles n’auraient pas seulement compliqué la tâche des alliés, elles l’auraient rendue impossibles. Et la pression soviétique l’empêchait depuis 1943.

 

 

Les commémorations  à l’épreuve têtue des faits

 

Il n’est pas douteux que l’opération Overlord ait présenté des difficultés, des qualités, et même manifesté des exploits qui lui sont propres. Il n’est pas plus douteux que son caractère amphibie, l’importance son déploiement logistique aient impressionné et aient déjà forcé l’admiration des contemporains. Et il n’est pas contestable qu’elle ait accéléré la fin de la guerre, comme les intenses bombardements alliés sur l’industrie de guerre allemande. Enfin, il est encore moins  douteux que des soldats y soient morts et méritent d’y être honorés.

 

Aucun de ces faits n’est contestable. Pas plus contestable d’ailleurs que la victoire sur Hitler était acquise avant le jour J du fait de l’avancée interrompue vers l’Allemagne de l’armée soviétique  consécutive à la succession de victoires obtenues depuis février 1943. Et la réussite même de l’opération à l’ouest est incontestablement à mettre au crédit des Soviétiques, de leur grande offensive d’été ayant eu pour effet d’empêcher l’armée allemande de disposer de forces suffisantes sur ce nouveau front pour renvoyer les alliés à la mer ou même d’entraver leur débarquement.

 

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Enfin, il n’est pas plus contestable que l’ignorance par le public de ces faits élémentaires d’histoire militaire répond à des intérêts anciens et profonds. L’histoire n’intéresse pas beaucoup le fatras des commémorations : et pour cause, la Normandie doit beaucoup à ses retombées touristiques. l’hostellerie a trop à faire, et à gagner, pour s’embarrasser sérieusement de vérité historique.

 

Et le biais est bien sûr politique :  cette interdépendance des fronts a été occultée, on s’en doute durant, la guerre froide. Chacun des protagonistes cherchant à minimiser le rôle de l’adversaire. Et les relations avec nos anciens alliés russes ne sont pas aujourd’hui beaucoup plus enviables.

Aucun de ces faits n’est contestable. Pas plus contestable d’ailleurs que la victoire sur Hitler était acquise avant le jour J du fait de l’avancée interrompue vers l’Allemagne de l’armée soviétique  consécutive à la succession de victoires obtenues depuis février 1943.

Quid de nos amis américains  ? L’ampleur des présentes commémorations étonne comme leur tonalité politique. Au 6 juin, les présidents américains et français ne parlaient pas la même langue. Le premier célébrait l’héroïsme de ses soldats, le second enjoignait l’Amérique de poursuivre sa geste   en « défendant la liberté des autres nations ». Assez loin de Roosevelt, de Wilson ou d’une certaine tradition démocrate, le dédain du président américain  pour la vocation missionnaire de son pays n’est un secret pour personne ; comme la réprobation qu’il suscite en Europe. Ainsi que son soucis de veiller aux intérêts du peuple américain plutôt qu’à celui de l’ordre mondial issu de la victoire de 1945.  Dans un monde d’après-guerre inquiétant et  méconnaissable, il ne reste à ses derniers thuriféraires que le souvenir bien peu historique de son acte fondateur. Lequel n’a encore que trop résisté au rappel des faits.

 

Hector Burnouf

 

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