Terre-Neuve : rêverie au balcon de l’Atlantique nord

© Romée de Saint Céran pour L’Incorrect

Un confetti, c’est tout ce qu’il nous reste du Canada français. La beauté sauvage de Saint-Pierre-et-Miquelon, nichée au large de Terre-Neuve, cache des intérêts maritimes et une lointaine rivalité entre la France et le monde anglo-saxon. Promenade historique et littéraire en eaux fraîches.

 

« Fermez cette porte au vent », intime sèchement le pacha, recroquevillé sur son siège de quart à la passerelle du Jauréquiberry. Dehors, les vagues cinglantes de l’Atlantique nord s’abattent sur le pont dans un grand claquement d’écume : le décor fabuleux du film de Pierre Schoendoerffer, Le Crabe tambour, est inspiré de la vie aventureuse du lieutenant de vaisseau Guillaume qui, rongé par la maladie et sublimé par Jean Rochefort, veut retrouver sur les bancs de Terre-Neuve l’un de ses anciens subordonnés, Wilsdorf, désormais patron pêcheur. Le navire de guerre dont la mission est l’assistance aux navires de pêche fait escale à Saint-Pierre, île de glace où l’on se réchauffe le temps d’une danse à La Morue joyeuse.

 

Cette quête sur les Grands Bancs esquisse les traits d’un archipel rude et accueillant : « fanal d’espoir et de repos » pour les marins, voilà comment s’est présenté longtemps Saint-Pierre-et-Miquelon, jusqu’au dernier épisode de la Grande pêche à la morue dans les années 1970. Gadus Morhua, la morue ou le cabillaud, a longtemps fait la fortune des armateurs, à tel point que presque tous les explorateurs européens ont côtoyé cette mer où l’on attrapait avec une déconcertante facilité le poisson.

 

 

Il est vraisemblable qu’avant la « découverte » de Terre-Neuve par le vénitien Giovanni Caboto pour le compte de l’Angleterre, des pêcheurs d’Europe fréquentaient déjà ces côtes poissonneuses. Quand Jacques Cartier s’en empare en 1536 pour le compte du roi de France, Basques, Normands et Bretons y ont déjà leurs habitudes et ont baptisé les anses où l’on fait sécher la morue du nom de leur capitaine.

 

L’histoire de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon se confond dès lors avec l’aventure tragique de la présence française en Amérique du Nord. Perdues lors du traité d’Utrecht, les îles sont récupérées par la France en 1763 lors du traité de Paris qui entérine la perte définitive de la Nouvelle-France et de l’Acadie.

L’histoire de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon se confond dès lors avec l’aventure tragique de la présence française en Amérique du Nord.

Pour les 400 navires de pêche et les 10 000 marins de France, ces îles revêtent une importance stratégique. Mais cette position s’amoindrit quand la France abandonne ses droits de pêche sur la côte de Terre-Neuve en 1904 lors de l’alliance cordiale au profit de quelques corrections de frontières en Afrique.

 

Restent sur la grande île de Terre-Neuve, à 25 km de l’archipel, des lieux qui se souviennent de leurs premiers occupants : les villes de Port-Breton ou Port-aux-Basques où quelques communautés francophones s’accrochent. Recouvrés définitivement par la France en 1816, Saint-Pierre-et Miquelon conserve un cousinage avec les Acadiens du Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Écosse.

 

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Temps long

 

L’archipel entre dans une histoire plus pacifiée, rythmée par les campagnes de pêche et les visites de certains voyageurs bien connus. Chateaubriand y raconte son passage dans Mémoires d’Outre-Tombe et notamment sa balade au Cap à l’aigle au nord de Saint-Pierre. Arthur de Gobineau relate son expérience dans un récit dandy intitulé sobrement Voyage à Terre-Neuve.

 

Diplomate, il est dépêché en 1859 pour apaiser les tensions entre pêcheurs français et anglais sur le French Shore, côte française qui accueille pêcheurs et leurs familles de façon saisonnière et suscite l’ire des Anglais puis des Terre-Neuviens qui souhaitent abolir ces droits.

© Romée de Saint Céran pour L’Incorrect

 

Dans la deuxième partie du XIXe siècle, les rivalités se cristallisent autour du homard, espèce non citée par les droits de pêche selon les perfides Anglais. Maurice Caperon (1846-1907), procureur mais aussi gouverneur par intérim, remarque, avec un brin de chauvinisme, dans son exquis précis sur les Chasses et pêches aux Îles Saint-Pierre-et-Miquelon que « de même qu’il y a des cirques américains, il y a le homard américain, et comme tout ce qui est américain, c’est superbe, inouï, abracadabrant et indigeste ». Lire Maurice Caperon, c’est s’immerger dans l’histoire coloniale de l’archipel et vérifier l’intuition de Braudel sur le temps long.

 

En effet, si le visiteur peut toujours constater l’engouement des Saint-Pierrais pour Langlade, étendue escarpée au sud de l’isthme de Miquelon, et notamment pour la chasse au cerf de Virginie, le facétieux gouverneur-procureur avait déjà documenté cette activité très prisée. Le charme de Langlade se perpétue et avec lui le débarquement à l’anse, hier en doris ou en canot et désormais en zodiac, depuis le Jeune France, le navire qui assure à la belle saison la desserte avec Saint-Pierre. Maurice Caperon est aussi l’acteur d’un des grands drames de l’île : la condamnation à mort de Joseph Néel.

 

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Pêcheur qui avait décidé, embrumé par l’alcool, de découper un patron pêcheur rondouillet pour savoir s’il était gros ou gras. Rattrapé, jugé puis condamné à mort par notre procureur-écrivain, le pêcheur est finalement guillotiné après une attente insupportable des bois de justice venant des Antilles. La scène, éprouvante puisqu’on finit par décoller sa tête au couteau, ôta à jamais l’envie à M. Caperon de recourir à la peine capitale.

 

Ouverture vers les routes maritimes de l’Arctique

 

La faste période des goélettes connaîtra un coup d’arrêt avec l’apparition des chalutiers modernes, comme le raconte le très beau roman Ceux de l’Épave de Pierre Enim. Mais le Vosltead act et la période de la Prohibition remettent Saint-Pierre-et-Miquelon en selle : l’archipel qui peut importer en toute légalité de l’alcool voit affluer un nombre important de Canadiens et d’Américains qui créent des sociétés d’import pour réexpédier frauduleusement les alcools aux États-Unis via le «Rhum Rum», ce boulevard maritime où croisent contrebandiers, truands de tous poils et «cutters» – les douaniers américains et canadiens. Puis l’archipel plonge dans une récession dont il sortira après guerre. Entre-temps, il aura été le théâtre du fameux Coup de Saint-Pierre qui voit l’amiral Muselier s’en emparer au nom de la France Libre, le 24 décembre 1941.

Si la France négocie tous les ans ses droits de pêche avec le voisin canadien, d’autres gisements prometteurs peuvent être exploités, comme le tourisme.

Après une reprise de la grande pêche dans les années 1960, Saint-Pierre-et-Miquelon est frappé successivement par le moratoire sur la morue et par la sentence arbitrale de 1994 qui réduit la Zone Économique Exclusive à portion congrue et l’enferme dans la ZEE canadienne. L’archipel doit envisager son avenir autrement que par la seule activité de pêche.

 

Si la France négocie tous les ans ses droits de pêche avec le voisin canadien, d’autres gisements prometteurs peuvent être exploités, comme le tourisme. Dans le contexte du développement de la croisière sur le Saint-Laurent, l’archipel dispose d’une position stratégique, puisqu’il offre la seule escale internationale pour les compagnies ; position à consolider dans la perspective de l’ouverture des routes maritimes arctiques.

 

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Depuis l’été 2018, plusieurs vols directs entre la métropole et l’archipel ont été initiés et pourraient capter une clientèle en quête de dépaysement. À ce titre, la pelouse arctique et ses sphaignes rougissantes à l’automne offrent de somptueux paysages. Les sentiers ne manquent pas, que ce soit le long des mornes à Miquelon, sorte de plateaux bosselés, ou à flanc des falaises boisées de Langlade.

 

Au nord, l’ascension du cap de Miquelon, découvre au détour d’un sentier la merveilleuse vallée de la Cormorandière où des étangs comme suspendus prolongent le regard jusqu’aux côtes dentelées de la péninsule de Burin, à Terre-Neuve.

Et la charmante église de Miquelon nous rappelle que des tribus d’Indiens Micmacs sont venues recevoir le baptême en pirogue depuis Terre-Neuve.

Le charme de l’île aux marins, petite île-digue du port de Saint-Pierre, transporte le visiteur dans l’univers de la pêche côtière avec ses maisons à claies de bois, ses graves (étendues de pierres sur lesquelles on séchait la morue). Et la charmante église de Miquelon nous rappelle que des tribus d’Indiens Micmacs sont venues recevoir le baptême en pirogue depuis Terre-Neuve.

 

Saint-Pierre-et-Miquelon et ses habitations colorées, ses gigantesques pick-ups, appelés ici camionnettes, sa faune et sa flore diversifiées, ses lagunes appelées barachois, son isthme extraordinaire, ses habitants et leur accent, dépositaires de l’ancienne mémoire de l’Amérique française, poursuit son destin national sur les bancs, entouré de l’omniprésence canadienne et de la beauté âpre de la mer.

 

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jdy@lincorrect.org

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