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Ukraine : notre avenir s’y joue

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Publié le

11 juillet 2022

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Cela fait déjà plus de quatre mois que la pudiquement nommée « opération spéciale » de la Russie a commencé en Ukraine. Quatre mois de destructions, de déplacements de populations, de drames. La guerre n’est plus une possibilité, elle s’est installée sur le sol européen, pour l’heure fixée à l’est de l’Ukraine martyrisée et meurtrie. L’avenir de notre continent n’a jamais été aussi incertain depuis la Seconde Guerre mondiale.
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Il est difficile de dresser un bilan exhaustif des combats comme des conséquences directes de la guerre pour l’économie mondiale ainsi que les équilibres géopolitiques et militaires. D’autres le font mieux que nous, à l’image de Michel Goya qui prend le temps de détailler hebdomadairement les avancées de l’armée russe et les actes de résistance de son homologue ukrainienne. Tout juste peut-on désormais affirmer avec une réserve de bon aloi que la Russie progresse dans le Donbass, but de guerre officiel du conflit. Le 14 juin dernier, les forces ukrainiennes ont ainsi annoncé avoir abandonné le centre de Sievierodonestk, suivies dans la foulée par une déclaration pessimiste de Serhiy Haïdaï, gouverneur de la région de Louhansk forcé d’admettre que 70 à 80 % de la ville étaient tombés sous le contrôle de l’armée russe.

Le 3 juillet, c’était au tour de la ville de Lysychansk de tomber, des suites d’une manœuvre d’encerclement réussie par les forces russes. La bataille du Donbass se réduit donc à la zone de Sloviansk-Kramatorsk, ce qui va pousser l’Ukraine à tenter de résister coûte que coûte en attendant un hypothétique rééquilibrage des forces. Contrairement à ce qu’affirment nombre de commentateurs français enivrés de propagande russe, le grand Satan occidental n’est pas si « va-t-en-guerre » que ça. Les envois d’armes ont été tardifs et sont trop limités pour permettre à l’Ukraine de garder le Donbass. Il semblerait même, si l’on pousse un peu, qu’une partie des Occidentaux se contenterait bien d’une prise rapide de l’est ukrainien, afin de pousser Moscou à la négociation de la paix … qui passerait donc par une partition de l’Ukraine.

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L’habile chantage militaire russe produirait donc ses effets sur un ensemble occidental affaibli, mené par une Amérique partiellement déclinante qui, sous Barack Obama, avait déjà fait montre d’une certaine faiblesse à l’égard d’une Russie poutinienne qui ne recule jamais quand il s’agit de faire parler la poudre. En Tchétchénie, en Syrie, en Ossétie-du-Sud et en Ukraine, la Russie sait joindre les actes à la parole, tétanisant une Union européenne à la faible coordination militaire et dépendante de l’énergie de son encombrant voisin à l’est. Les lignes ont d’ailleurs bougé, l’invasion russe ayant provoqué les demandes d’adhésion conjointes de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Laquelle OTAN, longtemps invoquée pour expliquer, ou, plus sûrement, pour excuser l’invasion russe, avec une grande imprécision et des mensonges, l’Ukraine ne pouvant pas la rejoindre du fait des combats continus au Donbass depuis 2014, semble ne plus être l’obsession de Moscou.

Vladimir Poutine déclarait en personne il y a quelques jours à peine, que l’adhésion des pays scandinaves à l’OTAN n’était désormais plus un casus belli pouvant conduire à une « escalade ». De fait, il devient difficile de suivre les sinueuses inflexions du Kremlin qui peut en deux jours affirmer que « les choses sérieuses » n’ont pas commencé en Ukraine comme se dire « pacifiste ». Peut-être faudrait-il d’ailleurs ressusciter les spécialistes en kremlinologie d’autrefois, bien qu’ils aient été remplacés par d’autres, plus proches des télégraphistes de L’Humanité de la période Thorez que de véritables analystes neutres. Ces Machiavel d’opérette, prêts à toutes les instrumentalisations émotionnelles quand ça les arrange, et si peu emphatiques quand leur narration parcellaire est mise en danger, sont désormais en première ligne pour affirmer que l’Ukraine a déjà perdu et qu’il faut « chercher la paix ».

Soit. Personne ne pourra contredire le fait que la paix est la résolution de toute guerre ; et que plus tôt nous l’aurons trouvée, mieux ce sera. Mais cette paix tant souhaitée, qui nous permettrait d’éviter une cruelle « escalade », nous ne pouvons la décider unilatéralement. Si paix, il y a, elle ne se trouvera qu’au terme de la fin des combats armés. Soit par la destruction d’une des deux armées, ou son incapacité à poursuivre les combats. Soit par la proclamation d’un cessez-le-feu russe appelant à une négociation – c’en est même la condition sine qua none. Soit, et c’est bien ce que souhaitent certains sans oser le dire, par la reddition pure et simple de l’Ukraine. Nous ne pouvons pas le leur demander. Ajoutons, par suite, que nous ne sommes absolument pas co-belligérants, et moins encore la France qui en fait, il faut bien l’admettre, assez peu. Nous nous contentons d’aider l’Ukraine à se défendre, comme toute nation en a le droit. L’Ukraine veut vivre libre et souveraine, c’est un fait.

La position consistant à renvoyer dos-à-dos la Russie et l’Ukraine comme étant des « acteurs rationnels défendant leurs intérêts » n’est pas du réalisme mais du cynisme

La Russie aurait aussi pu se vivre en tant que nation, mais la nostalgie de son empire lui fait convoiter l’Ukraine et dominer autrement la Biélorussie, État qui est aujourd’hui son dominion et son factotum. Quid, donc, des suites de cette tragédie, car c’est bien à une immense tragédie que nous assistons, de celles qui peuvent à tout jamais changer nos destins collectifs et individuels ? Dans un premier temps, évoquer la morale et la notion du bien ne sera pas vain. Laissons aux schmittiens de comptoir et aux gaullistes de salon la rhétorique des « intérêts » mal comprise, elle ne sert que les intérêts d’un camp, qui, s’il n’est pas celui « du mal », encore qu’il soit à l’origine d’un mal, n’est pas le nôtre. Oui, la guerre russe est immorale. Elle le serait même si l’Ukraine avait réellement fait peser une menace sur la seconde armée du monde aux réserves nucléaires capables de détruire la moitié de la planète en quelques jours.

Elle est aussi menée de manière immorale. Dans une excellente tribune accordée au journal Le Monde, le chercheur en relations internationales Jean-Baptiste Jeangène Vilmer a bien résumé la situation : la position consistant à renvoyer dos-à-dos la Russie et l’Ukraine comme étant des « acteurs rationnels défendant leurs intérêts » n’est pas du réalisme mais du cynisme. « Avant la guerre, c’est l’absence de “réalisme” qui aurait permis l’expansion de l’OTAN, laquelle aurait “provoqué” le président Poutine, qui n’aurait fait que défendre ses intérêts en attaquant l’Ukraine, ce dont il est, par conséquent, presque excusé. Pendant la guerre, c’est encore au nom du “réalisme” qu’il faudrait ne pas trop soutenir les Ukrainiens et ménager une porte de sortie honorable aux Russes. Et, après la guerre, les mêmes “réalistes” nous inviteront à rapidement normaliser nos relations avec Moscou », ajoute-t-il avec panache.

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Oui, la Russie est le diviseur du monde contemporain. Elle est la nation perturbatrice, celle qui provoque et cherche l’étincelle. Elle va plus loin et terrorise. Son premier objectif est d’ailleurs d’influencer les opinions occidentales, pour que ces dernières pensent nos nations faibles et inaptes à faire face à toute menace, même à y résister sur le simple plan de la morale. Le réalisme n’est pas contraire à la morale, il ne s’y réduit pas. C’est, vous noterez, très différent. Quand la République populaire du Donbass déclare qu’elle exécutera des soldats qui se sont rendus d’eux-mêmes, elle s’affranchit de toute morale. Il s’agit bien de crimes de guerre qui s’opposent aux principes de la Convention de Genève, et même à toutes les lois traditionnelles de la guerre, à des usages qui ont toujours eu cours en Europe. Comment ne pas le condamner ? Comment ne pas s’en émouvoir ? Si nous ne sommes plus capables de cette résistance spirituelle, que nous restera-t-il à défendre ?

Évidemment, nous devons tenir compte de tous les paramètres. Nous n’avons pas à nous précipiter dans la guerre, ni à condamner nos économies. Mais nous avons le devoir de nous y préparer, d’avoir conscience que le camp d’en face y est prêt et l’envisage sérieusement. Que les sanctions décidées contre la Russie se retournent temporairement contre nous est une réalité. Il est toutefois aussi une réalité que la Russie en souffre bien davantage, son acharnement à ironiser ou à vouloir contourner les mesures prouvant bien qu’elle est en grandes difficultés – son économie est d’ailleurs celle d’un colosse aux pieds d’argile, et sa dépendance à l’industrie chinoise augmentera exponentiellement, mais passons. Si être réaliste nous commande donc de comprendre dans quel état se trouvent réellement nos forces, cela ne doit pas nous conduire à la lâcheté ou à l’amoralité, deux conduites perdantes dans l’histoire des nations.

Nous ne faisons pas la guerre à une grande nation, nous nous opposons à la dérive d’un régime

En 1919, dans une conférence donnée sur l’alliance franco-polonaise, le futur général de Gaulle cité en modèle par tous ceux qui n’y comprennent rien, déclarait : « Le bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera autour d’elle. Ce jour-là, elle se verra telle que la paix va la laisser, c’est à dire privée de l’Estonie, de la Finlande, de la Pologne, de la Lituanie, peut-être de l’Ukraine. S’en contentera-t-elle ? Nous n’en croyons rien. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on reverra la Russie reprendre sa marche vers l’Ouest et le Sud-Ouest. De quel côté la Russie recherchera-t-elle un concours pour reprendre l’œuvre de Pierre le Grand et de Catherine II ? Ne le disons pas trop haut, mais sachons-le et pensons-y : c’est du côté de l’Allemagne que fatalement elle tournera ses espérances. Voilà, Messieurs, pourquoi la France prête à la Pologne et à la Roumanie un si large concours militaire ; et voilà pourquoi nous sommes ici. […] Chacun de nos efforts en Pologne, Messieurs, c’est un peu plus de gloire pour la France éternelle ».

Nul ne peut dire avec certitude de quoi l’avenir sera fait, mais celui-ci se joue aujourd’hui en Ukraine. Y construire la paix, c’est prévoir la guerre. Tout faire pour l’éviter, ce n’est pas refuser de la penser.  Les Français et les autres Européens doivent aussi entendre que c’est la Russie qui a provoqué la guerre, qui pratique un chantage énergétique, qui empêche l’Ukraine d’exporter son blé ce qui pourrait provoquer une catastrophe migratoire ; elle et elle seule. Dans ce cadre, les sanctions sont tant un impératif moral qu’une difficulté pour l’effort de guerre russe, mais pour qu’elles soient efficaces il faut que le camp occidental fasse bloc et divise celui des BRICS. La Chine et la Russie n’ont aucun intérêt à rompre brutalement avec le commerce mondial. Ne nous laissons pas embobiner par la guerre d’influence russe. Ce sont les derniers feux de l’URSS. Nous ne faisons pas la guerre à une grande nation, nous nous opposons à la dérive d’un régime.

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