Skip to content
Les critiques littéraires de novembre (1/2)

Un délire magistral

Les aventures d’un sous-locataire, Iouri Bouïda, Gallimard, 452p., 24€

Stalen a un prénom bizarre, hybridation de ceux de ses parents, Stanislav et Lena, mais il lui faut toujours expliquer que cela n’a rien à voir avec Lénine ou Staline. « Sous-locataire » de sa propre existence, il boit et baise beaucoup, se retrouve sans cesse embarqué dans des situations improbables, voire carrément loufoques ou sanglantes, et s’imagine en grand écrivain. Jeune provincial, il débarque à Moscou après la chute de Gorbatchev pour être hébergé puis initié par Phryné, une femme de trente ans son aînée, tranchante, cocasse et qui décide de l’aider à accoucher d’une œuvre. Iouri Bouïda nous offre un roman d’une volubilité stupéfiante, qui enchaîne à un rythme débridé les anecdotes, les personnages, les réflexions les plus absurdes et caustiques, pour une véritable jubilation littéraire déjantée trouvant sa matière dans les terribles années 90 et le chaos post-soviétique. Il semble, si l’on pense à Vladimir Sorokine, qu’il y ait une veine spécialement psychédélique et survoltée dans la littérature russe contemporaine. Bouïda le confirme avec éclat. Romaric Sangars


Charme interlope

Milady la nuit, Laura Berg, Serge Safran, 164p., 16,90€

Quel beau titre, Milady la nuit ! On croirait une compression de titres de Paul Morand (Milady, Ouvert la nuit, Fermé la nuit). C’est l’histoire de deux jeunes gens à la dérive à Paris, qui mènent une vie d’expédients dans des appartements prêtés, et fréquentent le monde de la nuit. Ils tombent dans une boîte à champagne sur Milady, jeune entraîneuse encore fraîche, pleine de charme, qui devient leur amie. Mais existe-t-il de vrais amis dans cet univers à part, où nécessité fait loi ? Laura Berg décrit les relations au sein du trio (l’amitié, l’amour, la jalousie, la trahison), et leur imagine des aventures : les voici partis pour la Bretagne, où ils occuperont la maison d’un client fortuné de Milady, un brave type nommé Armand, qui traficote des œuvres d’art… La romancière restitue à merveille l’atmosphère de débrouille, d’insouciance, de détresse et de mélancolie où évoluent ses personnages, leur univers interlope et nocturne, leur existence sans calcul faite de larcins, d’établissements chics et de fréquentations douteuses. On songe tantôt à certains romans de Modiano, déplacés des années 1960 aux années 2000, tantôt à un film de Chabrol, pour la touche criminelle et la spirale où s’enfoncent les personnages. À Jules et Jim, aussi, modèle de tous les trios. Laura Berg crée une ambiance mystérieuse, triste et gaie, dans une langue sobre et sans afféteries, élégante, directe. Quelques pages suffisent, le charme agit. […] Bernard Quiriny


Lire aussi : Les critiques littéraires d’octobre (1/2)

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Kandy Guira, le chant d’une femme intègre

Nagtaba (« Ensemble ») est un premier projet solo en complément d’une multitude de collaborations prestigieuses, servi par une des plus belles voix du continent. Fait relativement rare dans ce secteur musical: une véritable organisation et industrie à « l’ancienne » s’activent derrière l’artiste. La Fugitive studio, des musiciens de choix; Vlad, éditeur et label indépendant; une furieuse équipe technique de son, de management et d’administration. Ses concerts sont même traduits en direct à destination des malentendants par deux « chansigneuses ». Nous sommes allés recueillir les propos de la demoiselle à la sortie de sa résidence d’artiste et elle nous a inspiré des réminiscences de l’étoffe, du coffre et du charisme d’une certaine Angélique Kidjo. Parions que Kandy Guira accomplira une aussi belle trajectoire. Entretien.

Lire aussi : Corinne Royer : hurlements en faveur de la terre !

Après le coup d’État de 1984 qui propulsa Thomas Sankar au pouvoir, la Haute-Volta fut rebaptisée Burkina Faso, littéralement « le pays des hommes intègres ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

J’étais enfant lorsque Thomas Sankara est décédé. Mais il m’a marquée avec ses valeurs de justice, de bonté et de générosité envers son peuple. Il prouvait que c’était possible. Il voulait de la cohésion sociale, du respect envers chacun, et que tous s’y mettent pour bâtir une nation. Cela a servi d’exemple au Rwanda qui s’est reconstruit sur ces valeurs après le génocide.

Vous chantez en mooré, dioula et en français. Qu’est-ce qui préside au choix de la langue ?

Ce n’est pas un choix, c’est une question de logique et d’intégrité (on y revient). Majoritairement, c’est en mooré que cela se profile car je pense, dors, pleure et rêve dans cette langue. C’est une passion le chant, alors tout naturellement, la langue la plus authentique pour que le sens soit véhiculé par les mots, c’est la mienne ! Si c’est un trésor de poésie, par contre, il faut en alléger la musicalité car la prononciation n’est pas évidente. J’ai donc élaboré un mooré « aménagé », sans la réelle accentuation, ce qui me permet de la faire sonner bien mieux. Le dioula, qui est une langue tonale comprend une mélodie caractéristique grâce à la prononciation des syllabes. C’est d’emblée plus chantant et charmant. [...]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Gérard Puvis, l’énigme humaine en fresque

Gérard Puvis ne cesse d’observer. Pour lui, la ville est un théâtre. Il y a toujours quelque chose d’incongru, de pas vraiment à sa place, dans ce décor censé lui donner une fonction : c’est l’homme. La nature de l’homme, voilà l’obsession du peintre, voilà ce qu’il veut sonder. Ainsi le personnage apparaît-il comme un détail plaqué sur des murs où le peintre convoque aussi bien la tapisserie de Bayeux que Picasso ou Goya, voire des graffitis enfantins ou des tags. Voilà sa façon de résumer l’homme, sa façon, aussi, d’hériter et de peindre dans les traces des autres. […]

Lire aussi : Rue des Beaux-Arts : Galbiati sculpte les saints

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
L’Événement : épate-bourgeois féministe

Lion d’Or à Venise, L’Événement tend à prouver, après Titane, que pour glaner des prix internationaux, il n’y a qu’un sujet qui vaille, la féminité traumatique, et qu’une manière : la forte. Le regard rétrospectif et la quête de connaissance, qui faisaient le prix du récit autobiographique d’Annie Ernaux, sont évacués au profit d’un pur présent de train fantôme avec avortement en plan-séquence et jaillissement de fœtus dans les toilettes, comme si Carrie accouchait d’Alien .[…]

Lire aussi : Memoria : une merveille

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Artisans ciriers : tous de mèche

Pour échapper à la vulgarité du monde, Jean des Esseintes compose des parfums subtils. Le personnage de Huysmans est un dandy antimoderne, et dans À rebours, il s’agit bien d’une lutte : la lutte contre une pensée qui aplatit tout au nom du progrès aussi inéluctable que désastreux. Des Esseintes est un résistant réactionnaire et l’odeur de frangipane qu’il combat chez lui à coups de vaporisateur est l’odeur de l’indifférenciation, l’exhalaison d’un monde industriel et aseptisé.

Un siècle plus tard, nous autres modernes devons affronter le monde digital, tout aussi liquide et aseptisé. Derrière nos écrans, nous manipulons des symboles, les fesses scellées à nos chaises. Nos corps ne se déplacent plus, nos mains ne produisent plus rien. Le calcul a pris le pas sur les sens. Sentir l’odeur de la terre, des plantes et des fleurs est devenue une expérience relevant du cabinet de curiosités. Mais comme des Esseintes, ils sont nombreux aujourd’hui à vouloir reprendre le contrôle de leurs existences. Dans son livre Les Défricheurs, Éric Dupin décrit les nouveaux modes de vie de ces Gaulois réfractaires. Lassés des « bullshit jobs » (les métiers à la con qui ne produisent rien de concret), ils se tournent vers les métiers manuels.

L'odeur de la terre, des plantes et des fleurs est devenue une expérience relevant du cabinet de curiosités

En 2018, Julie Manzoli reçoit comme cadeau un kit de fabrication de bougies : « Je travaillais comme opticienne mais j’étais très attirée par l’artisanat. Je voulais pratiquer une activité manuelle et créative ». Julie plaque tout pour créer sa marque : Iokko. Rien de japonais, il s’agit du nom de son chat ! […]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Clair-obscur : entre les tons

Certains films insatisfaisants travaillent plus que d’autres qui semblent pourtant meilleurs. Leur inachèvement les rend perfectibles en pensée, comme si le spectateur voulait combler les manques et appréciait ce travail le rendant plus actif. C’est le cas de Clair-obscur (Passing en VO), premier film de l’actrice Rebecca Hall, et à ce titre une promesse, quoique imparfaitement tenue.

Tout – depuis le titre – est passionnant dans Passing, mais peine à s’ancrer dans un récit qui captiverait vraiment ou une incarnation franche. Adaptée d’un roman de Nella Larsen, première romancière afro-américaine à obtenir une bourse Guggenheim en 1930, l’histoire déjà peu commune part d’une pratique documentée assez éloignée de nos mœurs européennes, le « passing », soit le fait de s’identifier blanc tout en étant noir (ce qui n’est bien sûr possible qu’à condition d’avoir une carnation plus claire qu’obscure). Irene, femme de médecin à Harlem, retrouve ainsi son amie d’enfance Clare, orpheline se faisant passer pour blanche et qui a fait un beau mariage avec un barbu raciste (il la surnomme Neg, abréviation du N word, en raison de son teint point trop d’albâtre). L’essentiel du film va se jouer entre les deux femmes, le transfuge de race cherchant à reconquérir son ancienne amie qui la tient à distance, avant de l’accepter pour le meilleur et pour le pire. [...]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Corinne Royer : hurlements en faveur de la terre !

Dans une langue tour à tour sobre et lyrique, Corinne Royer construit un récit à la fois introspectif et haletant où alternent les déboires de Jacques Bonhomme au moment de sa cavale et les souvenirs qui remontent comme des bulles à la surface de sa mémoire. « Les bêtes sont le Christ ! » Les mots que Jacques Bonhomme hurle à la face des fonctionnaires vétilleux, hissé sur son vieux Ferguson, tournant autour d’eux comme une mouche avec des étrons, sont ceux d’un amoureux désespéré. Un amoureux de la terre, de ses bêtes, un homme qui a sué pour nourrir de ses mains, du labeur de ses muscles, ces grosses vaches de contrôleurs qui lui ont apeuré le troupeau, un an plus tôt, sous prétexte de vérifier que les veaux nés de ses vaches étaient bien ses veaux, lui faisant perdre au passage cinq bovins effrayés dans la rivière. Et les voici qui reviennent pas même honteux – presque ! – pour achever leur œuvre : achever leur homme, un paysan qui n’a fait que son travail, à qui l’on arrachera tout, sauf sa dignité.

L’extermination de la paysannerie

« Puis le tracteur s’est éloigné, il s’est dirigé tout droit vers la rivière. Tout le monde a cru qu’il allait s’y jeter. Jacques l’a sûrement imaginée, lui aussi, cette fin tragique ». La scène est saisissante, crucifiante, mais ce n’est pas encore la fin. Jacques Bonhomme ne mourra pas ainsi, de sa propre main. Il faudra qu’il périsse de la main de l’État, de ses fonctionnaires, pour que tout soit accompli. Cela paraît exagéré, trop largement pathétique ? C’est pourtant la vérité vraie et insoutenable : qu’un agriculteur ou paysan se suicide chaque jour dans notre jadis beau pays de France. [...]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Memoria : une merveille

Apichatpong Weerasethakul s’est imposé en quelques films comme le maître de l’invisible. Ses films tournés en Thaïlande avaient le don de capter des forces occultes et des magnétismes étranges, à la lisière du fantastique et du documentaire éthéré. Avec ce premier métrage tourné hors de son pays natal – avec le gouvernement duquel il s’est brouillé pour avoir bravé la censure – il continue dans son sillage et livre peut-être son œuvre la plus aboutie – et la plus austère. Ici, il s’attache aux pas d’une Américaine qui rend visite à sa sœur malade à Bogota (Tilda Swinton, impénétrable). […]

Lire aussi : Cry Macho : naufrage d’une légende

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest