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Olivier Rey : « C’est une rude entreprise, que de voir vraiment ce que l’on voit »

Un livre qui nous apprend qu’il ne suffit pas « d’avoir les yeux ouverts pour voir ».  Vous opposez l’icône à l’idole, la première étant vecteur de vérité, la seconde de mensonge. Pouvez-vous expliquer cette distinction ?

Les mots « idole » et « icône » viennent des mots eidolôn et eikôn qui, en grec ancien, signifiaient tous deux « image », avec cependant des connotations différentes. Le verbe eidô voulait dire « voir », mais pouvait aussi signifier « savoir » (comme, par exemple, on peut aussi bien dire d’un devin qu’il « voit » ou « sait » l’avenir). Le voir est ici un saisir. Le verbe eikô, quant à lui, voulait dire « être semblable à », « ressembler » – ce qui fait que dans l’eikon, il y a une différence, un décalage entre d’une part ce qui directement perçu par les yeux, d’autre part ce à quoi cette perception renvoie. Pour cette raison, le doublet eidôlon/eikôn, idole-icône, a servi à distinguer et à opposer deux types d’images : d’une part, une image qui ne laisserait rien à désirer dans ce qu’elle donne à voir (l’idole), d’autre part une image qui, par ce qu’elle montre, fait signe vers ce qu’elle ne montre pas (l’icône).

Quel usage la tradition chrétienne a-t-elle fait de cette distinction ?

La peinture chrétienne doit toujours avoir en elle quelque chose d’une affirmation, et quelque chose d’une négation. Affirmation, en ce qu’elle doit témoigner du fait que, en la personne du Christ, Dieu s’est véritablement fait homme. Négation, en ce qu’elle doit signifier le fait que si Dieu, en s’incarnant, s’est rendu visible, pour autant il ne cesse d’excéder, en tant que Dieu, tout ce que nous pouvons en saisir. Autrement dit, la peinture chrétienne doit être icône – au sens d’image qui, à travers ce qu’elle donne à voir, introduit à ce qui ne se voit pas. L’image qui sature le regard, l’image qui en met, au sens littéral de l’expression, « plein la vue », a toujours en elle quelque chose de mensonger, dans la mesure où elle prétend offrir pleine saisie de ce dont elle est l’image.

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Laisse béton

Anselm Jappe reprend le dossier par ce bout très concret (béton, en anglais, se dit concrete) et propose une histoire du béton armé, une analyse de sa place dans la modernité et une critique du modèle architectural qu’il aide à répandre, celui de la boîte à chaussures préfabriquée, grise, sinistre, monotone et fragile. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les édifices en béton armé, sujets à la corrosion des éléments d’acier, ont en effet une durée de vie assez faible, comme en témoigne l’écroulement du pont Morandi de Gênes au bout de cinquante ans.

À cela s’ajoute, dit Jappe, les effets délétères de la division des tâches entre concepteurs (l’architecte et l’ingénieur) et exécutants (l’ouvrier), qui aboutit à des résultats parfois moins solides que l’architecture traditionnelle basée sur le simple savoir-faire des artisans : « Est-il besoin de mentionner que les cathédrales médiévales ont besoin de relativement peu de maintenance depuis 700 ans – beaucoup moins que n’importe quel bâtiment de Le Corbusier, Jean Nouvel ou Frank Gehry ? » [...]

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Jean-Pierre Montal : Danse autour du feu

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au drame du 5-7 ?

Le point de départ, c’est la musique. Je me suis toujours intéressé au rock en France. C’est pourquoi j’ai fait démarrer le roman en 63, à la fête de la Nation, avec le concert de « Salut les copains ! ». Avec mon éditeur, Jean Le Gall, qui s’intéressait aussi beaucoup au 5-7, on a longtemps discuté pour savoir comment je devais aborder le sujet. Je voulais que ce soit un roman : le fait m’intéressait à condition d’en mesurer l’onde de choc, de saisir l’avant et l’après.

Vous avez essayé de rédiger une espèce d’histoire sous-jacente de la jeunesse de cette époque…

Effectivement, pour moi, il y a une contre-histoire, qui fait l’aspect romanesque de la chose. L’Histoire est quoi qu’il arrive tragique, notamment parce que les hommes sécrètent de l’Histoire comme on sécréterait une maladie. Sauf que la maladie préexiste à l’examen qui la révèle. On a pris en compte essentiellement mai 68 comme événement de la contre-culture de l’époque, mais c’est un aspect des choses assez urbain et parisien. Moi je m’intéressais aussi à la contre-culture provinciale : c’est plus concentré et c’est marqué par un élan de la jeunesse très clair. Pour moi, le concert de 63 marque le début d’un élan que le 5-7 vient achever, traçant une ligne droite avec 68 au milieu, qui évidemment, catalyse les choses. Cependant, le 5-7 révèle quelque chose de plus profond. C’est un enthousiasme dépolitisé qui porte vraiment la vie des gens de l’époque.

Pour moi, le concert de 63 marque le début d’un élan que le 5-7 vient achever, traçant une ligne droite avec 68 au milieu, qui évidemment, catalyse les choses

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Bijoux tranchants

Nous sommes en 2005. Pour embellir les couverts de son restaurant, le chef étoilé Yves Charles a une idée : créer un couteau de table haut de gamme. Un objet tranchant qui posséderait les qualités des fameux couteaux « fermants » de type Laguiole. Car chez les fabricants, le couteau de table est souvent le parent pauvre des couverts. Il est impersonnel et son acier médiocre.

Yves Charles se précipite donc chez Perceval à Tiers. C’est la douche froide : Perceval survit avec un salarié, ses dirigeants ont l’intention de fermer dans les six mois et excluent tout investissement. Mais Yves Charles s’obstine et décide de racheter l’entreprise. Il produit 3 000 couteaux et fait le tour de ses amis restaurateurs. Le succès est fulgurant, tout le monde en veut. En 2008, la croissance est si importante que le chef étoilé doit vendre son restaurant pour se consacrer exclusivement à sa nouvelle activité. « Alors que l’atelier Perceval faisait autrefois 70 000 euros de chiffre d’affaires par an », explique Yves Charles, « nous sommes rapidement passés à 700 000 euros et nous comptons une dizaine de salariés ». Les couteaux coûtent 43 euros l’unité, soit deux fois le prix moyen d’un couteau de table. Loin d’être un handicap, le positionnement haut de gamme sauve l’entreprise. [...]

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Sélectron : 10 œuvres pour découvrir le monument Mishima

La Confession d’un Masque 

Difficile de passer à côté de ce livre autobiographique écrit en 1949, alors que Mishima n’a que 24 ans. C’est seulement son deuxième roman mais déjà il le conduit à la postérité : dans un style flamboyant bien éloigné de l’épure des grands romanciers japonais qui sont alors à la mode (Kawabata, ?e), Mishima dresse une sorte d’autoportrait romanesque à la fois viscéral et profondément sophistiqué. Grand admirateur du Goethe des Affinités Electives, Mishima y montre déjà une incroyable précision dans la description des tourments du cœur et de la passion adolescente. Parmi les scènes culte, notons la découverte de son homosexualité, lorsqu’encore enfant, marchant dans une rue écrasée de soleil avec sa grand-mère, il croise la route d’un jeune vidangeur de fosse septique. L’image matricielle de cet éphèbe cuivré transportant dans son dos une pleine barrique d’excréments, dégageant autour de lui une insoutenable odeur, fondera ce que Mishima nommera plus tard un désir de mort, une vision détournée de la sexualité qui passera par un virilisme outrancier et une exaltation de la charogne.…

La Flamme : notre critique

Que voilà une excellente comédie française ! On se marre franchement avec cette galerie de personnages tous plus caricaturaux et débiles les uns que les autres. Jonathan Cohen excelle, aussi insupportable en Bachelor psychopathe qu’en homme parfait dans Papa, Maman Mode d’Emploi 2. Leïla Bekhti est géniale dans son rôle d’hystérique dangereuse et même Adèle Exarchopoulos se révèle fantastique avec son « cœur de singe » (on vous laisse découvrir).

Lire aussi : Liberté, égalité, médiocrité : notre critique [...]

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Rue des Beaux-Arts : Duel avec la matière

« J’appartiens à une famille que je me suis choisie et avec laquelle je dialogue. » Ses tableaux apparaissent ainsi comme une quête de synthèse. La peinture figurative de Bitman échappe au temps, à l’écume de l’actualité. Certaines de ses toiles nous font penser à des fresques de la Renaissance qui auraient traversé le temps pour nous rejoindre, non restaurées, abîmées, partiellement effacées. L’action du temps a été anticipée pour mieux révéler l’œuvre dès maintenant dans sa part d’immuable. C’est que tout le génie d’Igor Bitman réside dans sa matière.

Lire aussi : Place de la comédie : Une Jeanne en pur et pompier à la fois

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Stéphane Giocanti : « Mishima a voulu rendre sa mort utile à son pays »

On commémore aujourd’hui le cinquantenaire de la mort spectaculaire de l’écrivain japonais Yukio Mishima, par seppuku, après qu’il eut essayé de soulever les militaires en vue d’un putsch nationaliste. Cet événement a été alors assez traumatisant pour un Japon pacifiste d’après-guerre qui voyait dans cette mise-en-scène resurgir le démon impérialiste. Qu’en est-il aujourd’hui ? La mort de Mishima peut-elle être commémorée normalement, l’écrivain a-t-il achevé son purgatoire ?

Il convient de remettre un peu d’ordre dans l’événement du 25 novembre 1970 que vous évoquez. De jeunes étudiants nationalistes ou droitiers étaient venus trouver Mishima deux ans plus tôt parce qu’ils voyaient en lui une force de résistance symbolique à l’extrême-gauche – pour préciser ce contexte d’effervescence et de batailles de rue, au cours du « Mai 68 » japonais, sept cents mille étudiants ont rejoint la principale organisation en révolte, le Zengakuren. L’un de ces admirateurs de Mishima, Mochimaru, a lancé l’idée d’une petite milice privée, qui deviendrait la Société du Bouclier (la Tate no Kai). Anticommuniste flatté de rencontrer de jeunes hommes sympathiques, Mishima a organisé cette société paramilitaire et lui a fait suivre des entraînements par les forces d’autodéfense, les Jietai. Le 25 novembre, cependant, seuls quatre de ces étudiants (portant l’uniforme conçu et dessiné par Mishima) l’accompagnent à Ichigaya, qui est le quartier général Est des Jietai à Tokyo.

Lire aussi : Guillaume Zeller L’Indochine sous la terreur japonaise

Ils prennent en otage le général Mashita avec qui ils avaient pris rendez-vous – il n’est pas une cible, tout au plus un accessoire. Mishima demande que soient rassemblés les militaires de ce quartier général devant le bâtiment (près d’un millier d’hommes, plus fonctionnaires administratifs que soldats, en vérité). Sa harangue, les tracts qu’il fait lancer, conspuent l’américanisation du Japon et dénoncent l’article 9 de la Constitution, qui interdit aux Jietai de combattre sur aucun front. La suite est connue : face au torrent d’insultes qu’il reçoit, Mishima se fait seppuku, suivi de Morita, le capitaine de la Tate no Kai. Il ne s’agit donc pas d’une tentative de putsch nationaliste – ses moyens sont très réduits : quatre hommes armés de sabres –, mais d’un coup politique symbolique dont Mishima connaissait l’issue. Il se situe en continuité avec cette noblesse de l’échec dont Ivan Morris a fait le portrait à travers des figures héroïques et mythiques du Japon (La Noblesse de l’échec, 1980).

Une mort reliée au passé comme au futur

À mon sens, la théâtralité de cet acte avait pour but de secouer le Japon et d’étonner le monde – de nombreux Japonais ont affirmé que Mishima avait cherché à faire l’intéressant. Par cette « autodétermination » (c’est ainsi que l’on nomme cet événement au Japon), Mishima se trouve entre deux temporalités. D’une part, le passé : l’historien Pierre-François Souyri a rappelé à quel point le Japon a été dominé pendant des siècles par la classe des samouraïs (Les guerriers dans la rizière, 2017) ; ensuite, le futur : par son seppuku, Mishima instruit une réclamation, dont le sens est parfaitement compris par les politiques au pouvoir, mais qu’ils tiennent caché. Mishima a maintes fois réclamé la modification de l’article 9 et l’acquisition du nucléaire : en vérité, le 25 novembre, il regarde l’avenir.

De nos jours, le Japon est largement réconcilié avec ce Mishima « politique ». Il dispose d’une des armées les plus puissantes et modernes du monde (ce qui était loin d’être le cas en 1970), et il accorde à la Défense une part de budget considérable, en dépit de l’article 9, peu à peu vidé de son pacifisme. S’il le décide, ce pays est en capacité de fabriquer des bombes nucléaires en une vitesse record. On a qualifié le Mishima du 25 novembre 1970 de désespéré (il l’était aussi), de fou (c’est une facilité) et de malade (Knock nous a dit que nous l’étions tous). En réalité, Mishima a voulu rendre sa mort utile à son pays. Auparavant, il avait songé à d’autres modes de suicide. Il haïssait le suicide des faibles et exaltait le suicide des forts, comme l’affirme sa nouvelle Ken.

Le monde intellectuel japonais majoritairement à gauche, reconnaît et admire Mishima

Après la sidération et la honte apparente de 1970, il y a eu ensuite une période d’intériorisation et d’interprétation de « l’acte Mishima », comme l’a appelé Maurice Pinguet. L’évolution historique, avec l’hégémonie chinoise et les folies spectaculaires de la Corée du Nord, lui donnent raison : en ce début du XXIe siècle, un Japon militairement puissant est devenu une condition d’équilibre de la planète. Maintenant, je réponds à la dernière partie de votre question. Depuis les années 2000, l’Université japonaise, les artistes, les intellectuels ont assimilé cet artiste complexe. Ils l’ont interprété, historicisé, analysé sous toutes les coutures. Le Musée Littéraire Mishima Yukio a été inauguré à Yamanashi en 1999 : il réunit des objets, des lettres, des manuscrits, organise des conférences, accueille tout un public de curieux et de passionnés. Le monde intellectuel japonais (universitaires, écrivains), majoritairement à gauche, reconnaît et admire Mishima, tout en craignant que de jeunes excités s’inspirent de lui pour commettre des attentats ou du terrorisme. Ce mythe repoussoir sert d’argument contre l’extrême-droite.

En même temps, des universitaires soulignent les liens qui associent le Mishima de 1968-1970 à la Nouvelle gauche japonaise. Le Japon d’aujourd’hui publie des mangas sur cette personnalité hors du commun, tourne des films, diffuse des documentaires, particulièrement sur NHK, et l’on ne compte plus les magazines riches de dossiers spéciaux. D’anciens Tate no Kai ont publié des témoignages. On a diffusé en DVD la fameuse discussion de Mishima devant les étudiants d’extrême-gauche de l’Université Todai, à Tokyo, en 1969. On s’apprête à éditer pour la première fois l’album photographique La Mort d’un homme, pour lequel l’écrivain avait travaillé avec Shinoyama Kishin (cinq mille euros le volume), peu avant sa mort. Les rayonnages en témoignent : les œuvres de Mishima publiées en poche (souvent, depuis longtemps) forment plusieurs mètres.

À l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain, Gallimard republie une biographie de John Nathan, vous-mêmes travaillez actuellement à un essai qui doit paraître l’année prochaine. On sait que Mishima a connu un certain engouement en France, Marguerite Yourcenar lui ayant même consacré un essai. Mais aussi aux Etats-Unis avec le merveilleux film que réalisa Paul Schrader, Mishima, a life in four chapters. Qu’en est-il aujourd’hui, de la postérité de Mishima en France (un livre graphique est paru l’an dernier à son sujet) et dans le monde occidental en général ?

Mon constat est sévère : alors que la littérature japonaise est devenue accessible aux Français comme jamais elle ne l’a été (depuis les années 1990), ce sont les plus de cinquante ou soixante ans qui connaissent le mieux Mishima. Cet écrivain est peu et mal lu en France, peut-être de moins en moins. La plupart des commentateurs se contentent de répéter les mêmes clichés, et n’ont pas l’idée d’approfondir. Trop de gens abordent Mishima comme s’il était un auteur français ou occidental, et font de la culture japonaise un folklore au parfum exotique. De prétendus admirateurs de Mishima n’ont lu ni Confession d’un masque, ni Le Pavillon d’Or, ni La Mer de la fertilité : voilà où ils en sont. Tout simplement, ils n’aiment pas la littérature.

Une réception brouillée

En France, Mishima a subi des grilles très opposées : il y a d’abord eu la tendance psychanalytique, qui a consisté à le traiter comme un cas d’espèce en tant que malade profond ; il y a eu ensuite la Nouvelle Droite, qui a élaboré autour de Mishima un mythe politique dont le réductionnisme confine à l’imposture. La plupart de ces récupérateurs méconnaissent les ressorts de son art et les drames de sa vie. Ils ignorent son œuvre, ou la sélectionnent. Pour donner un exemple : les textes à teneur politique occupent une place mineure dans son œuvre ; ils n’ont été publiés que dans des magazines friands d’attitudes paradoxales. C’est pour cela qu’au Japon, ils sont considérés comme marginaux. Mishima ne s’est jamais pris pour un philosophe, ni un maître à penser, ni un chef politique. Il a d’abord voulu incarner la figure d’un artiste dans la continuité d’Oscar Wilde et de Jean Cocteau, en allant beaucoup plus loin qu’eux.

La réalité, c’est que Mishima a été détesté et menacé par l’extrême droite japonaise, et qu’elle n’a commencé à le récupérer qu’en dépit de lui. L’homme qui a défendu une certaine idée du Tenno (la traduction de ce mot par « empereur » est approximative) est aussi l’auteur des deux plus grands romans consacrés à l’homosexualité masculine, dans le Japon du XXe siècle : Confession d’un masque et Les Amours interdites, roman qui a introduit le mot « gay » dans la littérature japonaise. Cette thématique l’a encore occupé à la fin de sa vie par le biais des photos où il expose son corps musclé et iconique. Les « couleurs mâles » (nanshoku) et l’attachement au Tenno sont, au Japon, des réalités culturelles et traditionnelles. En France, en revanche, la binarité et le sectarisme politique tendent à séparer ce que l’écrivain, fidèle à son « nid » (son pays), a uni.

Il a fallu attendre 2019 pour que la Confession d’un masque soit retraduite

Mais il y a plus grave que les récupérations. Gallimard continue de mettre en vente une petite biographie qui est un plagiat de la biographie de John Nathan (publiée pour la première fois en 1974 aux Etats-Unis, en 1980 en France). Pour le Cinquantenaire, cet éditeur en titre de Mishima a fait traduire Une Vie à vendre, qui n’est qu’un roman mineur. Il aurait mieux valu traduire La Maison de Kyôko, grand roman méconnu, d’où Paul Schrader a tiré la structure de son film ! La plupart des sommets de Mishima sont disponibles en français, mais il existe quantité de textes qui attendent d’être traduits, comme La Chute d’eau souterraine (1955) et certaines pièces de théâtre. Chez Shinchôsha, « l’Édition définitive » comporte quarante-quatre volumes, près de vingt mille pages… Il a fallu attendre 2019 pour que la Confession d’un masque soit retraduite, cette fois du japonais : en effet, alors que Mishima ne l’a jamais demandé formellement, La Mer de la fertilité et d’autres textes importants ont été traduits en français à partir de l’anglais ! Les approximations et les problèmes fourmillent donc.

Si Gallimard avait eu un minimum de sens des responsabilités à l’égard de Mishima, cette maison d’édition aurait publié une traduction nouvelle de cette tétralogie pour 2020 – accompagnée d’une annotation suffisante. Telle qu’elle est publiée actuellement, en effet, cette œuvre majeure ne saurait être comprise correctement par un lecteur occidental moyen. Enfin, la presse française s’est montrée d’une nullité affligeante en ignorant la biographie d’Inose Naoki et Sato Hiroaki (publiée aux États-Unis en 2012) : Persona apporte une mine de détails et de documents inédits en 850 pages, qui nuancent et modifient quantité d’images et de représentations. À part les universitaires spécialistes, personne en France ne s’est intéressé à cette somme incontournable, au prétexte qu’il faut savoir lire en anglais.

Lire aussi : Partout, les saints : Justo Ukon Takayama

Aujourd’hui encore, l’essai de Marguerite Yourcenar fait autorité dans le monde entier, y compris au Japon. Elle saisit l’essentiel, et commet peu d’erreurs. Un travail pionnier et très riche est l’essai d’Annie Cecchi : Mishima Yukio, Esthétique classique, univers tragique (Honoré Champion, 1999). Cependant, il ne faut pas oublier que Mishima a toujours eu des détracteurs, en France. Le plus important est Maurice Pinguet (La Mort volontaire au Japon, 1984) : comme d’autres japonisants, il s’exprime en gardien et juge de la japonité authentique, et considère Mishima comme un auteur occidentalisé et folklorique. En France, la plupart des gens qui écrivent sur Mishima ne connaissent ni la littérature japonaise, ni la langue d’expression de l’écrivain, et se contentent de compiler ce qui a été déjà écrit ou traduit uniquement en français.

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