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Luc-Olivier d’Algange, histoire d’une âme

Quelle est cette âme secrète de l’Europe qui donne son titre à votre livre ?

Il n’est rien de plus difficile à définir qu’une âme. Un livre n’y suffit, ni plusieurs. Cependant nous pouvons dire ce qu’elle est, non en soi, mais par ses aspects, ses miroitements, sa splendeur. Comme le temps, dont parle Saint Augustin, dont chacun d’entre nous sait ce qu’il est tant qu’il ne cherche point à le définir ; comme la lumière qui donne à voir, tout en demeurant invisible – mais qui donne tant à voir qu’enfin nous ne voyons plus qu’elle à travers les choses qu’elle nous révèle, l’âme secrète de l’Europe nous apparaît. De leurs dieux, les Grecs du temps d’Empédocle disaient qu’ils étaient « ceux qui apparaissent ». Le génie de l’Europe, son âme, nous apparaît dans les œuvres et dans les fleuves, l’Ilisos du matin profond platonicien, le Rhin des filles du feu, aimées de Nerval et d’Apollinaire, la Garonne dont « la rive exacte » exhaussa le vertige Hölderlin, le Tage, où, par un soir de brume reviendra Dom Sébastien.

Les fleuves, comme les livres, disent beaucoup de l’Histoire et des légendes des hommes qui vécurent sur leurs rives. Il y eut ainsi, comme des scintillements de lumière sur l’eau, de belles épiphanies européennes, qui se sont perpétuées jusqu’à nous dans le secret. Si crépusculaires que soient nos temps, ils détiennent la mémoire de l’aurore. Voyez comme les grands songes passent à travers le temps. La Diotime de Platon revit dans la Diotima qu’évoque Hölderlin dans son Hypérion, puis dans la Diotime du grand roman de Musil, L’Homme sans qualités. Saint-John Perse ravive Pindare. Paul Valéry ressuscite les Géorgiques de Virgile. S’il fallait une représentation de cette âme secrète, c’est dans le cours des syllabes d’or dont Virgile composa son Enéide que nous la trouverions sous l’apparence du bouclier de Vulcain, entre le sensible et l’intelligible. [...]

Bertrand Lacarelle, retour au Graal

Après avoir consacré plusieurs livres à des surréalistes marginaux comme Arthur Cravan ou Stanislas Rodanski, vous revenez très loin dans notre passé littéraire en vous attaquant aux légendes arthuriennes. D’où vous est venu un tel élan rétrospectif ?

Le projet est né d’articles que j’ai écrits pour La Revue Littéraire, à l’époque où elle était dirigée par Richard Millet, lequel avait alors pour idée de refaire la lecture des grands textes de notre civilisation, et j’avais alors proposé la matière du Graal. J’y ai consacré deux articles ensuite repris, augmentés, commentés, réarrangés, jusqu’à ce que naisse ce livre !

En quoi cette littérature est-elle, comme vous le précisez, spécifiquement française, et non anglaise, comme on le croit souvent ?

Le Graal apparaît pour la première fois dans Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, à la fin du XIIe siècle. C’est là que se présente cet objet, dans un livre en octosyllabes écrit en « roman », c’est-à-dire en ancien français et non, comme c’était encore la norme, en latin. Ce « Graal » va tellement fasciner les gens de l’époque qu’il va y avoir de très nombreux continuateurs. D’abord Robert de Boron, qui écrit dans la foulée de Chrétien L’Histoire du Saint-Graal et qui, reprenant cet objet, va le christianiser ; un objet qui passait seulement à deux ou trois reprises dans le texte de Chrétien, et dont on ne savait finalement pas grand-chose, puisque la faute de Perceval est justement de n’avoir pas demandé ce dont il s’agissait. [...]

Vous n’aurez pas Maïwenn

N'y voyez surtout pas là un film autobiographique. Elle refuse ce terme « réducteur et inadéquat » tout en avouant que « le personnage de mon grand-père ressemble au mien […], tout comme mon personnage et le film d’ailleurs » Tout comme le personnage de son père, breton et vietnamien, et tout aussi affreux si l’on en croit ses témoignages. Le personnage de sa mère ressemble encore à sa mère qui serait aussi violente et névrosée que celle du film. Soyons honnêtes, Maïwenn n’est pas la première à avoir puisé son inspiration dans sa propre existence, et cette méthode peut s’avérer très concluante comme l’ont prouvé Tarkovski et son Miroir (1975), Nanni Moretti avec son Journal Intime (1993), Guillaume Gallienne avec Les Garçons et Guillaume à Table (2013). De telles références seraient écrasantes, heureusement pour elle, Grand Corps Malade s’y est lui aussi essayé avec son indigeste Patient (2017).

https://www.youtube.com/watch?v=mY59W8nBExg

On pouvait alors aisément différencier le talent et l’esbroufe, l’ouverture à l’universel et la limitation au nombril. Le cas Maïwenn, lui, divise encore, faut-il croire, puisque certains aperçoivent du Cassavetes dans son cinéma. Nous, à L’Incorrect, on n’a toujours pas saisi le rapport… ADN s’ouvre sur un rassemblement de famille. C’est encore autorisé, la Covid n’est pas encore passée par là. Émir, le patriarche algérien, que sa famille entoure pour son anniversaire, a mauvaise mine, il est atteint d’Alzheimer. Parmi ses petits-enfants, Neige/Maïwenn est sur tous les plans. Divorcée et mère de trois enfants, elle déteste ses parents, eux-mêmes divorcés et affreusement toxiques. C’est son grand-père qui l’a élevée, il est son pilier. Une fois cela posé, la mise en scène patine, les dialogues sonnent faux et l’on regarde déjà sa montre autant que la toile. Heureusement pour nous, Émir meurt et Maïwenn réajuste un peu la mire, s’oubliant le temps de quelques scènes, esquissant même une chorale familiale stimulante (lorsqu’il faut parler du choix du cercueil: bois noble ou carton? « On ne va pas faire pousser un arbre pour le brûler », dit l’un; « mais le carton n’est pas écologique! », répond l’autre).

Ça gueule, ça rit, la réalisatrice fait entrer toute sa famille dans le cadre et, miraculeusement, ce cadre déborde de vie, d’autant que la rapidité du montage ofre au flm une nervosité bienvenue et que les répliques claquent (Louis Garrel se montre décidément à l’aise dans le registre comique). Puis les confits familiaux explosent soudain et Fanny Ardant dégage littéralement sa fille au moment où elle doit prononcer un éloge funèbre. Pourtant, une fois le grand-père sous terre, Maïwenn revient à ce qu’elle préfère : parler d’elle. Et l’on s’emmerde à nouveau. Maintenant Neige souffre, alors elle part en quête d’elle-même. Elle se rêve en Algérienne mais son test ADN ne confirme pas ses envies. [...]

Typologie du cataclysme

Pandémies, exodes, canicules monstres, chaos généralisé… À lire certains romans de la rentrée littéraire, le monde va mal, et on ne se dirige pas précisément vers une amélioration. En même temps, c’est logique : tout comme le rôle des intellectuels est d’être critiques à l’égard de la société où ils vivent, quitte à forcer le trait, le rôle des écrivains est de s’inquiéter pour l’avenir, non d’assurer que tout ira bien, Madame la Marquise. D’ailleurs, la posture de conscience inquiète de son époque est plus gratifiante que celle d’optimiste béat, et moins risquée devant l’Histoire : l’écrivain qui a promis que rien n’était grave alors que les nuages s’amoncelaient au-dessus de lui aura l’air ridicule rétrospectivement, celui qui a passé sa vie à annoncer la fin du monde à tort n’héritera que d’une étiquette inoffensive de pessimiste bon teint, plutôt valorisante selon les critères de l’histoire littéraire.

FLÉAU VIRAL

Cela étant, si les catastrophes en tous genres font fureur chez les romanciers, tout comme chez les scénaristes de film, c’est surtout parce qu’elles font d’excellents déclencheurs d’intrigues, et qu’elles fournissent des décors spectaculaires à souhait, propices aux descriptions grandioses dont les écrivains sont friands (il faut dire qu’elles ne coûtent rien, par comparaison avec le cinéma). Une ville désertée, par exemple, n’a-t-elle pas quelque chose de fascinant, surtout quand il s’agit de la ville-monde par excellence, New York ? La romancière sino-américaine Ling Ma imagine dans Les Enfiévrés (Mercure de France) que les habitants s’enfuient massivement à la suite de la propagation chez eux d’une fièvre étrange, venue de Chine. On croirait une fable sur le Covid-19, mais le roman date de 2018 ; le coupable ici n’est pas un virus, mais une spore fongique microscopique. Difficile pourtant de ne pas faire le rapprochement avec notre situation, au moins quant à la centralité de la Chine dans le nouvel équilibre mondial de la santé…

Yves L’Hôtellier, l’homme qui voulait un roi

En ce 9 août 1793, le rédacteur du Journal de la Montagne n’en croit pas ses oreilles de sans-culotte. À la tribune de la Convention,le député du Nord Eugène Gossuin vient d’annoncer l’avènement d’une « constitution républicaine, symbole de vertu et de bonheur ». Sur les 44 000 communes composant le territoire de la République, toutes ont marché d’un même pas, en approuvant le texte avec un bel enthousiasme. Toutes ? Non, une seule avait « eu la bassesse de voter pour le rétablissement de la royauté, et de demander que le fils de Capet montât sur le trône. Cette municipalité est celle de Saint-Thomas, district de Saint-Brieuc, département des Côtes-du-Nord, et c’est le maire, nommé Vetol-Terrier qui a déterminé les citoyens à émettre ce vœu infâme ». De son côté, le Journal de Paris parle de la commune de Saint-Tonnant et d’un certain Ivelot-Tellier, « chassé de l’assemblée électorale pour son incivisme ». Mieux informé, Le Républicain français donne l’orthographe exacte du courageux édile : Yves L’Hôtellier, maire de Saint-Donan.

Car il ne fallait pas manquer d’intrépidité, alors que la Terreur vient d’être mise à l’ordre du jour, pour défier ainsi la dictature parisienne ! Il est vrai que l’Ouest, de la Vendée à la Normandie, s’est insurgé, mais aussi Lyon, dans le Midi, la Picardie et l’Artois. Sur sept millions de « citoyens actifs », plus de cinq s’abstiendront de voter, malgré la censure, la répression et les massacres. La Bretagne, hostile par tradition au pouvoir central, n’a pas tardé à exprimer sa vive opposition aux excès du centralisme jacobin et aux mesures de déchristianisation. [...]

Bien en vue : lunetiers et opticiens indépendants

Depuis le mois de mars, Yoan Benzaquen le responsable des boutiques Marc Le Bihan, cultive son optimisme : « La crise du Covid incite les gens à rester chez eux plutôt que d’explorer les magasins. Heureusement notre clientèle demeure fidèle ». Jusqu’à la crise sanitaire, l’avenir des opticiens demeurait brillant : la population vieillissait et les trois quarts des Français portaient des lunettes. Des lunettes qui étaient renouvelées tous les deux ans. Le marché représentait 6,6 milliards d’euros. Le chiffre d’affaires moyen annuel d’un magasin d’optique était de 530 000 euros.

Un tableau idyllique qui cachait toutefois quelques ombres. Depuis 2017, le chiffre d’affaires était en repli. Si les lunettes étaient un véritable accessoire de mode, leur popularité était liée au remboursement des mutuelles. « Autrefois nos clients changeaient de lunettes tous les ans, constate Yoan Benzaquen. Les mutuelles remboursaient à 100 % des frais réels, d’où des remboursements parfois astronomiques. Les abus ont été tels de la part des opticiens que les remboursements ont été divisés par deux voire par trois ». [...]

Fin de partie

Histoire d’aller voir le diable en face, Paul Conge, journaliste à Marianne, s’est plongé dans le marigot de l’alt right française, cette extrême droite nouvelle génération, qui panique selon lui sur les réseaux sociaux, fantasme à la fin de l’homme blanc sur les écrans de ses web télés, bref parle du Grand Remplacement, comme ici à L’Incorrect qui a l’heur d’être cité parmi la faune bigarrée des youtubeurs et autres coach en virilité, faiseurs d’opinion en tous genres, mais de droite en particulier, même si le terme dans certains cas peut paraître franchement galvaudé.

Bref, le panorama est exhaustif, pas si malhonnête, car si on rencontre les habituels clichés du jeune blanc paumé qui a noyé son malaise existentiel en trouvant une cause politique à défendre, les portraits sont suffisamment nuancés pour que l’on comprenne qu’il s’agit là d’un phénomène prenant une ampleur inédite ; laquelle nécessite d’aller au-delà des caricatures afin de pouvoir véritablement l’appréhender. [...]

Pour y voir clair : L’argent de Charles Péguy

1913 : grande année pour la littérature française. Le plus grand roman, le plus grand recueil poétique et, sans doute, le plus grand essai du siècle y paraissent en même temps, à l’aube de la grande guerre. Mais leurs auteurs, Marcel Proust, Guillaume Apollinaire et Charles Péguy, partagent davantage qu’une excellente cuvée ; ils sont liés par cette guerre, d’abord, dont deux d’entre eux ne reviendront pas et qui tuera indirectement le troisième – mort d’épuisement en 1927, après avoir achevé Le temps retrouvé dont les vestiges de 14-18 marquent le corps, l’âme et le deuil des personnages survivants ; ils sont liés, surtout, par leur conscience commune d’un basculement, de la fin d’un monde qui s’opère, de la fin d’ « un peuple que l’on ne reverra jamais. »

Une mutation des temps dont les premières pages des trois chefs-d’œuvre donnent l’ampleur. « Zone », le poème qui ouvre Alcools se fait témoin de ce temps passé, « ce monde ancien » de ferveur et d’assiduité dont Apollinaire se dit « las » ; L’Argent, dans ses cent pages lapidaires, s’occupe de pourfendre le nouveau, le « monde moderne » dont Péguy sait qu’il s’installe dans la durée. Le monde mesquin et bourgeois dont nous avons hérité et qui a tant perdu, nous dit-il. [...]

L’Incorrect

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