Skip to content
Miguel Torga, un moderne enraciné

Médecin et écrivain, Miguel Torga (1907-1995) fut, à l’image de l’histoire de son pays, écartelé entre la soif d’émigration et sa forte d’identité, entre le déracinement et l’enracinement. Cet homme profondément ancré dans sa région natale et montagneuse du nord du Portugal, Tras os Montes, passa une grande partie de sa jeunesse au Brésil.

« On parcourt la planète. Où il y a un Transmontano, il y a quelque chose de spécifique, d’irréductible. Pourquoi donc ? Parce que même transplanté, il respire la sève dont il est issu. » Alors que d’aucuns crieraient aussitôt au chauvinisme des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, pour reprendre les mots de Brassens, lui répond, lors d’une conférence prononcée en 1954 au Brésil par l’aphorisme d’une surprenante modernité : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Lire aussi : Belgique : David Engels, raccommoder l’Europe

Toute son œuvre témoigne en effet de sa conviction que toute culture porte en elle-même une dimension universelle dont les ferments naissent, croissent, s’enrichissent et se transmettent au sein d’une identité profondément enracinée dans un sol et dont il a voulu être un modeste passeur.…

Si la France m’était contée

Reconnu pour ses talents de conteur, Franck Ferrand troque de nouveau son micro pour la plume avec la publication de ses Histoires de France. Après la sortie de Nos rois de France, son dernier succès paru en 2022, l’auteur met cette fois en lumière des personnages ou des évènements peu connus du grand public. L’ouvrage regroupe par ordre chronologique trente-six des meilleurs articles publiés par le journaliste, des récits se déroulant de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine.

Lire aussi : La bataille de l’Histoire : première partie du débat

La mort tragique d’Henri II, qui signe la fin des tournois royaux en France, la résistance du jeune Louis XIV face à la maladie ou encore le récit exotique de Jeanne Barret, première femme ayant fait le tour du monde lors de l’expédition Bougainville : le verbe habituel de Franck Ferrand emmène le lecteur au cœur des évènements, à la manière de ses chroniques radios, et les dialogues prêtés aux personnages rendent plus vivantes encore ces scènes du passé.…

Francesco Giubilei : « Nous devons promouvoir une vision du conservatisme vert »

L’Italie unifiée est un pays de fondation récente. Son passé se partage entre des entités politiques contradictoires : les communes, les États pontificaux, les royaumes placés ou non sous tutelle étrangère, sans parler de l’État fasciste. Quelle inspiration doit être prioritaire pour le conservatisme italien ?

Pendant de nombreuses années, le terme « conservateur » en Italie a eu une connotation négative, non seulement dans les sphères progressistes, mais aussi au sein de la droite italienne. Jusqu’à il y a quatre ou cinq ans, lorsque je présentais mon livre Storia del pensiero conservatore (Histoire de la pensée conservatrice) à certains représentants de partis ou d’associations de droite, l’utilisation de ce terme se heurtait à un certain scepticisme. La raison en est l’identification du conservatisme italien au conservatisme anglais ou américain, alors que lorsqu’on parle de pensée conservatrice en Italie, mais aussi en France, on se réfère à un conservatisme latin qui a ses propres spécificités.…

Juan Manuel de Prada, chevaucher le taureau

En 1996, à vingt-six ans à peine, Juan Manuel de Prada faisait une entrée fracassante sur la scène littéraire espagnole avec Les masques du héros, monumentale fresque de plus de 600 pages sur la bohème madrilène du début du XXe siècle jusqu’à la guerre civile. Un texte salué par ses pairs, Arturo Pérez-Reverte en tête, comme le « meilleur roman espagnol des vingt dernières années». L’année suivante, il obtient le prestigieux prix Planeta pour La tempête, roman encore plus baroque et foisonnant que le précédent, jonglant avec tous les styles (feuilleton, roman philosophique, etc). Prada est alors considéré par le New Yorker comme l’un des six écrivains européens de moins de trente-cinq ans les plus importants. L’Espagnol enchaîne depuis les romans – et défraye la chronique dans ses tribunes pour le journal ABC et son supplément hebdomadaire XLSemanal.

Ainsi, ce génie romanesque à l’imaginaire et au style baroques s’est avéré depuis quelques décennies un fervent défenseur de la pensée classique, et même un « traditionaliste » revendiqué.…

Scruton, Derrida et moi : entretien avec Mark Dooley

Dans Moral Matters, vous opposez « imagination conservatrice » et « rêve progressiste ». Qu’est-ce qui les différencie ?

Le rêve nous déconnecte de la réalité. L’imagination s’en inspire. Le monde qui l’entoure lui fournit la matière de ses expérimentations intellectuelles, via l’attachement plutôt que le rejet. Le rêve progressiste, ou post-moderne, ne regarde pas le monde ainsi. Il voit une grande cause, plus importante, qui nécessite d’abattre les structures existantes, de démanteler pour ensuite rebâtir. L’objectif n’est pas la réforme, mais la révolution, alimentée par un dédain absolu pour les disparus.

Vous êtes l’exécuteur testamentaire de l’œuvre du philosophe Roger Scruton.

C’est le résultat d’une amitié. Je suis la première personne à avoir écrit un livre sur lui, en 2009, une biographie intellectuelle intitulée Roger Scruton, the philosopher on Dover Beach, qui est rééditée l’an prochain pour fêter les quinze ans de cette publication. Ce livre a fait parler de Scruton à un moment où peu de gens se référaient à ses travaux, ou alors à voix basse car Scruton était décrié par la gauche intellectuelle.…

Par-delà la droite et la gauche

Les clivages partisans sont en pleine recomposition partout en Occident. Alors qu’un bloc libéral-progressiste n’a pas eu de mal à s’incarner politiquement, on attend toujours une alternative conservatrice et populaire capable de gouverner. Deux essais hétérodoxes publiés de l’autre côté de la Manche, Red Tory de Phillip Blond (2010) et Blue Labour de Maurice Glasman (2022), peuvent nous éclairer sur ce que pourrait être cette nouvelle force politique.

Derrière ces titres qui semblent se répondre, on trouve deux sensibilités dissidentes dans leur propre camp. Blond se réclame du « One-Nation toryism », un conservatisme ouvrier qui vise une société stable par le partage de la richesse et une identité commune, alors que Glasman défend un socialisme conservateur, inspiré par Aristote et la doctrine sociale de l’Église. Ces pensées communautariennes sont en révolte contre le consensus libéral qui domine depuis les années 1980, et n’ont pas de mots trop durs pour Margaret Thatcher et Tony Blair, qui incarnent respectivement la soumission de la droite et de la gauche à un libéralisme nihiliste, détaché de la recherche du bien.…

Grande-Bretagne : John Milbank, socialiste conservateur

Le philosophe et théologien anglais John Milbank échappe aux classifications courantes. Politiquement, il se définit comme socialiste conservateur : il se retrouve dans le Blue Labour, économiquement radical mais socialement conservateur. Ce socialisme, c’est le travaillisme à la sauce Burke. Il critique autant le néolibéralisme de la société de marché tel qu’il fut incarné par Margaret Thatcher que l’État-providence et le collectivisme bureaucratique. Il prône le retour d’une éthique des vertus et une économie sociale de marché fondée sur la coopération. Philosophiquement, il se présente comme un thomiste augustinien postmoderne. Religieusement, certains le qualifient de catholique, mais il faut comprendre anglo-catholique, dans ce courant de l’anglicanisme le plus proche de l’Église catholique romaine dans laquelle, dit-on, il a été tenté plusieurs fois d’entrer.

L’irruption de John Milbank dans le monde intellectuel anglo-saxon date de 1990, année de la publication de son livre majeur, Théologie et théorie sociale. Au-delà de la raison séculière.…

Belgique : David Engels, raccommoder l’Europe

Qui s’est frotté au monde des idées sait quelle tonne de petits écrits, aux petits enjeux, vus au travers de petites lunettes, est publiée. Et puis quelques fois, dans cet humus-là, perce un auteur capable de s’élever aupoint où il faut pour embrasser l’ensemble. David Engels est indéniablement de ceux-là, lui qui, hanté par la décomposition du Vieux continent, réfléchit par-delà les siècles et les frontières. Rien d’étonnant pour cet Européen de chair et d’esprit : né à Verviers, ville francophone, et originaire de la Communauté germanophone de Belgique, étudiant à Aix-la-Chapelle – capitale de l’empire carolingien – devenu spécialiste de l’Antiquité romaine, c’est peu dire que David Engels tutoie depuis toujours une certaine idée de l’Europe.

Lire aussi : Quand le wokisme s’immisce dans le monde de l’entreprise

Installé en chaire d’histoire romaine à l’Université de Bruxelles, c’est tout naturellement qu’il est amené, par analogie, à réfléchir au déclin européen – réhabilitant par-là la philosophie de l’histoire.…

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest