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Dans l’histoire des idées, la critique du ressentiment tient une part belle pour qui sent poindre en lui quelques velléités véritablement antimodernes et ne se retrouve pas dans un monde semble-t-il voué, derrière une unité de façade, à la guerre de tous contre tous. Max Scheler, dans L’Homme du ressentiment, fait de ce dernier l’essence de la philosophie moderne, le mouvement principal d’une société démocratique et humanitariste qu’il dénonce comme ayant subverti les valeurs anciennes à son profit, continuant par-là l’intuition de Nietzsche sur le ressentiment : « La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres à qui la vraie réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire ».
Le ressentiment implique donc à la fois une jalousie et un vide, une jalousie dénuée d’objet à jalouser, une envie qui ne saurait plus ce qu’elle envie et qui ne s’appuie plus que sur elle-même en tant que telle
Pour autant, Scheler, fraîchement converti au catholicisme lorsqu’il écrit son livre, dénonce une erreur fondamentale de la critique nietzschéenne du ressentiment dans la mesure où le penseur de Sils Maria assimile le christianisme lui-même au retournement des valeurs à l’avantage des « faibles » et des « esclaves ». En effet, Nietzsche, étranger à la Révélation, refuse d’analyser le christianisme sous son aspect proprement religieux pour n’y voir qu’un ensemble de valeurs liées les unes aux autres en vue d’une fin morale : la vengeance des contempteurs du monde contre le monde. Scheler rappelle alors l’évidence d’un Christ situé non pas en face des hommes, mais devant son prochain, dont la charité ignore l’humanité pour lui préférer le frère aperçu en chaque homme et dont le sacrifice ne condamne pas la vie, mais, bien au contraire, la consacre de telle sorte qu’elle prend grâce à lui une valeur absolue, qui la sépare définitivement de toute démarche intéressée, égalitaire et utilitaire et nous rappelle alors la Volonté de Puissance nietzschéenne, cette efflorescence magnifique de la vie à laquelle seule la grâce ressemble – et non le vulgaire instinct de domination des animaux. [...]








