
Boualem Sansal : Elle est schizophrénique. Elle relève vraiment de la pathologie. Le régime algérien se cherche, il n’arrive ni à se définir ni à fixer une façon de gouverner. C’est l’improvisation permanente. Depuis quelques années, le régime est dans un état de désorientation totale. La guerre civile les arrangeait bien car elle permettait de maîtriser, de gérer de manière militaire. Une fois la paix revenue, ils ne savent plus comment gérer. C’est la fuite en avant sur tous les plans. Quant à la France, elle ne sait plus comment se comporter avec l’Algérie. Et ce, depuis l’indépendance. Elle pensait sincèrement, une fois la guerre terminée, construire une nouvelle histoire avec l’Algérie. Mais c’est une dictature qui s’est installée ; or l’organisation et le fonctionnement d’un pays nécessitent un minimum de liberté. Vivre dans la peur et attendre les ordres empêche d’agir. J’étais haut-fonctionnaire en Algérie, mais en réalité, je vivais dans la clandestinité.
Pierre Vermeren : Je vous invite à lire Poste restante : Alger, que Boualem Sansal a publié en 2006. C'est une très belle adresse d’un écrivain à ses concitoyens, bien plus qu’à ses autorités en réalité. Il explique le cadre idéologique dans lequel fonctionne l'Algérie, et par voie de conséquence, pour répondre à votre question, la relation franco-algérienne qui est complètement déséquilibrée et pathologique. L'État algérien, c'est d'abord un discours. C'est une armée et une police bien sûr, mais c'est un discours. L’Algérie vit sur les « constantes nationales », comme Boualem Sansal l’explique, auxquelles les Algériens doivent se soumettre, ainsi que les immigrés en Europe, et au bout du compte les autorités françaises ! Un exemple : le million et demi de martyrs qu’aurait fait la guerre d’Algérie. C'est un chiffre politique, idéologique, et je le comprends très bien ; sauf que si on veut faire de l’histoire, il faut oublier l'idéologie et regarder les archives. Or pour l’essentiel, les archives en Algérie sont fermées. L’Histoire nationale en Algérie, qui est sacrée, est écrite par des instances militaires. [...]






