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Jean l’apostat

C’est la poésie qui incarne l’idéal que poursuit votre héros, comme état de grâce et comme genre littéraire. Quel est votre rapport personnel à la poésie ?

À l’adolescence, quand on découvre la littérature, la poésie occupe souvent le haut-rang de nos préférences. Comme beaucoup, j’ai lu fiévreusement, à cet âge, Baudelaire ou Rimbaud, Laforgue ou Nerval, etc. Plus tard, au moment d’écrire, il faut trouver sa forme littéraire. J’ai écrit quelques poèmes, sans persévérer. Le roman, longtemps en concurrence avec les autres genres, s’est imposé. C’est pourquoi je n’ai jamais totalement souscrit aux critiques violentes de Gombrowicz, Kundera et Muray contre la poésie. Certes, le lyrisme est souvent creux, les rimailleurs légions et le snobisme irrécusable, mais si on dépasse ces dangers-là il n’y a aucune raison de mépriser la poésie. Le poème fixe un instant, une sensation, une tristesse ; le roman les disperse dans une totalité plus large.

Quel est votre jugement sur la poésie contemporaine ?

Je connais des poètes contemporains, mais je ne me risquerai pas à porter un jugement sur la poésie contemporaine. Qu’il existe des poètes comme Barbarant ou Cornière, par exemple, prouve que la poésie est vivante. À L’Incorrect, vous connaissez Gwen Garnier-Deguy (et son captivant Alphabétique d’aujourd’hui). La poésie s’insinue dans les romans, dans certains journaux intimes, des essais, des nouvelles, des chansons. Dès lors que le vers s’est libéré des contraintes de la prosodie, ne mesurant plus ses pieds ou se dissolvant dans la prose, il était couru d’avance que la poésie risquait la disparition. Pourtant elle tient encore, mais sans beaucoup de lecteurs.

Y a-t-il un lien entre la disparition de la poésie comme genre et la dépoétisation de l’environnement ?

Il est possible, en effet, que l’indifférence pour la beauté de la nature ou des villes (on les couvre d’immondices) rejoigne le désintérêt pour la poésie. Si l’on n’éduque pas à la beauté, on se retrouve avec des individus uniquement préoccupés de confort. C’est l’âme qui s’atrophie, donc la poésie. Je radote mais j’aimerais dire, une fois encore, que le triomphe de la science (admirable par certains côtés et lui-même, par d’autres côtés, poétique), ce triomphe, donc, se fait, en partie, contre la perception littéraire du monde. Il n’est pas étonnant que les transhumanistes ne veuillent augmenter l’homme que par son cerveau : la sensibilité (la poésie) est une affaire de vie, de longueur de temps. [...]

Sound of metal : notre critique

Ruben et Lou forment un couple de saltimbanques sillonnant les routes des États-Unis à bord d’une caravane. À chaque étape de leur voyage, ils donnent des concerts, lui derrière la batterie et elle au chant. Lorsque Ruben se rend compte qu’il est malencontreusement en train de perdre l’ouïe, ils se retrouvent contraints d’interrompre la tournée. Voyant sa vie basculer, le musicien va devoir lutter contre ses vieux démons et, surtout, entamer une nouvelle existence en tant que sourd. Profondément émouvant, ce film est conçu comme une expérience immersive dans l’univers de la surdité. [...]

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Jim Kirkwood : Le maître du donjon

Venu de la scène métal, il a vite délaissé les guitares pour les synthétiseurs et a produit jusqu’à aujourd’hui un nombre incalculable d’albums confidentiels témoignant d’une inspiration sans cesse renouvelée. Face à la mode actuelle et à l’admiration que lui vouent certains jeunes musiciens, il reste d’une humilité confondante et préfère parler de « Zeitgeist » (la faute à l’air du temps).

Pouvez-vous revenir sur vos débuts en musique ?

Ma vocation a commencé le jour où j’ai ramené un album de Black Sabbath à la maison et que j’ai vu le choc sur le visage de mes parents. J’ai ensuite commencé à jouer de la guitare et me suis associé avec quelques amis pour former un groupe, mais nous n’avons jamais vraiment été plus loin que nos chambres. J’ai écouté tous les groupes de métal des années 80, Motörhead, Metallica, Venom, Celtic Frost… mais dans les années 90, j’en ai eu assez. Toute cette nouvelle dimension satanique du métal n’était pas pour moi.

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C’est la découverte de Klaus Schulze qui me convainquit de me lancer en solo. Le fait qu’une personne puisse réaliser autant de choses dans la plus complète solitude m’a ouvert les yeux. Je me suis retiré dans un exil que je me suis imposé, mon « Donjon », après avoir acheté tout le matériel que je pouvais, dont un magnétophone à huit pistes et un synthé Roland D50 sur lequel je compose toujours. [...]

Réhabiliter Claude Sautet : entretien avec Ludovic Maubreuil

Pourquoi est-il nécessaire de réhabiliter Claude Sautet ?

On se souvient de Vincent, François, Paul et les autres, qualifié par les Cahiers du cinéma, avec un jargon typique de leurs années Mao, de « condensé humaniste-poujadiste-réviso », de Serge Toubiana se pinçant le nez devant Un Coeur en hiver « sentant le formol », ou encore de l’absence de Sautet parmi les « 100 meilleurs films français » des Inrockuptibles. Sautet est en fait bien souvent loué ou méprisé pour les mêmes raisons : les histoires qu’il raconte primeraient sur la façon de les filmer. Or c’est bien l’art subtil de sa mise en scène qui porte ces récits. Les Mac-mahoniens ne s’y étaient d’ailleurs pas trompés : eux qui célébraient les réalisateurs parvenant à circonscrire le monde dans une forme avaient encensé Classe tous risques dès sa sortie.

Comment qualifier son style ?

Son classicisme est détraqué, et sa modernité entravée. Pour tenter de cerner le nouvel ordre esthétique qu’il déploie, on pourrait faute de mieux le qualifier de néo-classique : il garde du classicisme le goût des intrigues claires, de la mise en scène sobre, mais il y injecte de nombreux traits modernes, comme le recours excessif à l’ellipse, les jeux de répétition, le traitement particulier des corps. Et cette modernité est à son tour bridée : le formalisme pas plus que la déstructuration ne prennent le dessus. [...]  

La chute du faucon noir : notre critique

La 4K c’est comme la 3D, un gadget inutile pour la majorité des films. Mais lorsque les progrès technologiques de l’image sont pensés pour eux, l’expérience vous marque au fer rouge. En sortant en 2001, La Chute du Faucon noir avait réussi l’exploit de maintenir durant près de 2 h 30 ce que Spielberg avait offert pendant vingt minutes avec Il faut sauver le soldat Ryan trois ans plus tôt, soit la guerre à hauteur d’homme. [...]  

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La loggia vide : Hommage à Philippe Jaccottet

J’ai découvert « A la lumière d’hiver, » de Philippe Jaccottet, un jour d’août, au jardin du Luxembourg. Depuis, j’ai pris l’habitude, aux beaux jours, d’emporter toujours, dans mon sac de toile, ses carnets de verdure et ses pensées sous les nuages. A l’annonce de sa mort, le 24 février, je revis Grignan, « le lieu entre tous les lieux », gardé par la montagne de la Lance et l’ombre du Ventoux, ses paysages de grand vent, de grands ciels, de fleurs, de flots de lumière et d’ombres. Dans ces paysages avec figures absentes, où bat un cœur inquiet, un lyrisme sobre cherche les signes de l’invisible. De cette poésie, à la fois paysage et contemplation, transparence et obstacle, Jean Starobisnki a magnifiquement parlé.

La poésie de Jaccottet, ce n’est pas qu’eaux et forêts, pivoines et rouges-gorges, et pensées délicates. S’il est vrai que toute poésie est, selon Starobisnski , « la voix donnée à la mort », la mort est bien présente dans l’œuvre du poète vaudois, mais sans effusions

Je me souviens d’une visite, avec une amie de jeunesse, dans sa maison de Grignan. Je revois un couloir avec un vélo, une pièce claire comme un aquarium, des tableaux, et un regard posé sur ses visiteurs, d’un bleu profond et attentif. Tant de simplicité imposait à des étudiantes auxquelles on professait, à la Faculté, que les poètes sont des voleurs de feu, et la poésie, une « parole apophatique ». Lui, se voulait déchiffreur du réel, attentif aux signes, non pas phare mais berger. Ce jour-là, il nous parla de l’exercice exigeant de la traduction - il traduisait le Journal de Musil - qu’il pratiquait avec la même humilité que la poésie. On connaît ses traductions des romantiques allemands, Novalis, Holderlin, Rilke, celle d’Ungaretti, son adaptation de l’Odyssée. Si je ne fus pas fidèle à l’hermétisme encombrant des poètes allemands, je dois à Jaccottet la lecture, toujours fidèle, de Gustave Roud et de Ramuz et de m’intéresser à la Suisse romande au si beau nom. Du poète, j’ai gardé une dizaine de lettres, écrites de sa belle écriture penchée comme ailes d'oiseau. Quand on lui écrivait, en effet, il répondait toujours, avec une attention extrême. Dans la pure tradition des Lettres à un jeune poète, il donnait des conseils sans jamais risquer quelque effraction que ce fût dans une liberté créatrice.

Antoinette dans les Cévennes : notre critique

Des mois qu’Antoinette attend l’été et la promesse d’une semaine en amoureux avec Vladimir. Alors, quand celui-ci annule leurs vacances pour partir marcher dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, Antoinette ne réfléchit pas plus longtemps et se jette sur ses traces ! Mais à son arrivée, point de Vladimir – seulement Patrick, un âne récalcitrant qui va l’accompagner dans son singulier périple. [...]  

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Dungeon synth : une musique dont vous êtes le héros

Depuis une dizaine d’années, on voit l’imaginaire de la décennie 80 imprégner une génération de jeunes créatifs ou artistes qui ne l’ont pourtant pas connue. Musiciens, plasticiens ou réalisateurs s’emparent de ces archétypes eighties qui semblent incarner à leurs yeux une sorte d’âge d’or auréolé de fantasmes afin de cultiver cette esthétique rétro-futuriste que le post-moderne affectionne tant. Les publicitaires ont quant à eux perçu l’intérêt qu’il y avait à flatter la génération Mitterrand, qui fut la première à se voir soumise à une culture globalisée (dessins animés japonais, films américains, musique anglo-saxonne…) où l’enfant devint subitement l’axis mundi d’un Occident immobilisé et peu à peu converti au syndrome de Peter Pan.

Le culte du passé

Désormais, l’enfant des années 80 est chef d’entreprise mais il continue de téter les mamelles de sa nostalgie, quadragénaire épris de sa culture-doudou et bien décidé à faire valoir son pouvoir d’achat par la collectionnite. Si l’on ne compte plus les chaînes YouTube qui passent en revue les lubies adolescentes des années 80, depuis quelque temps, c’est au tour des millenials de s’engouffrer dans cette vogue passéiste. Comme si la pop culture ne pouvait survivre que par le fétichisme et la répétition de son propre passé sans cesse recyclé. Un bégaiement facilité par les modes de diffusion actuels : dans un monde où tout est immédiatement accessible, ou plus rien, de fait, ne peut être sacralisé, on recherche désespérément le « culte », le « cryptique » et à réinventer une culture underground, fût-ce à partir d’un passé fictif… [...]  

L’Incorrect

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