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[Opéra] Carmen à l’état pur

La querelle des anciens et des modernes secoue l’opéra. Si la machine à déconstruire est rouillée, le souci de fidélité aux livrets refait surface, d’autant que les « dépoussiérages » et autres lubies progressistes ne font plus recette. Ressuscitant la toute première mise en scène de Carmen, l’Opéra de Rouen aura peut- être inauguré une « nouvelle vague » de l’art lyrique, consistant à le libérer des détournements idéologiques perpétrés depuis des décennies. Le plus populaire des titres, si souvent malmené à la scène, retourne au soir de sa création, le 3 mars 1875. En le voyant ainsi paré de toutes ses couleurs latines, de ses tableaux populaires, de ses chorégraphies sensuelles, empreint de sa légèreté comique mêlée aux troubles de la passion, on comprend mieux l’extase de Nietzsche, qui après avoir entendu Carmen pour la vingtième fois le déclare supérieur à tout ce qu’a écrit Wagner, son idole d’autrefois, et s’exclame : « Comme une telle œuvre vous rend parfait !

Les critiques littéraires de novembre

Sobre et superbe

Ma champagne, mon pays, Daniel Rondeau, Équateurs, 138 p., 19 €

« Revenu vivre auprès des miens depuis plus de vingt ans, je paie mes dettes de livre en livre, des Vignes de Berlin à La Marche du temps, à ce département de la Marne qui a déposé tant de héros et de paysages dans mon trésor intérieur. » Daniel Rondeau célèbre sa Champagne natale dans un recueil de textes brefs sur les gloires locales (Dom Mabillon), les spécialités locales (le champagne), l’histoire locale (l’arrestation de Louis XVI à Varennes), les paysages et les ruines, les églises et les gens, les vignerons et les écrivains. D’un texte à l’autre, on quitte parfois la Champagne pour Paris ou pour Rome, mais on retourne très vite à Reims (patrie de Roger Vailland), à Conge, à Coizard, à Joches, à la chapelle de Toulon-la- Montagne, autant de lieux visités comme des lieux de pèlerinage, des retours à l’enfance et aux racines, pour mieux admirer le monde.…

[BD] Proust et céleste : drôle, fin et tragique

Chloé Cruchaudet conclut sa remarquable évocation des neuf ans que Céleste Albaret et Marcel Proust passèrent ensemble. « Il a rempli ma vie », disait-elle, et la scénariste et dessinatrice restitue, avec son dessin fluide et ses tons d’aquarelle (où dominent un violet demi-deuil et un vert morbide), cette vie bien close sur elle-même et pourtant ouverte sur le Paris littéraire, cette chambre matricielle où Proust couve son œuvre cependant que Céleste le couve, lui, le ploumissou neurasthénique. Comme l’histoire se termine avec la mort de Proust, Chloé Cruchaudet fait la part moins belle aux mécanismes de la création littéraire proustienne, si magistralement évoqués dans le premier tome, et resserre sa narration sur les relations entre l’écrivain et sa gouvernante, le grand bourgeois et la paysanne à peine dégrossie, victime fascinée par son sacrificateur qui l’enchaîne à ses nuits et à ses humeurs.

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Tout l’album est comme une pièce de théâtre avec comme décor principal un appartement, et même une chambre, où Proust se donne en spectacle, garnement ravi d’un auditoire si conquis ou quadragénaire épuisé forcé d’admettre que sa gouvernante, qu’il méprise un peu, lui est indispensable : Céleste le sait et le taquine avec une certaine cruauté, enfantine elle aussi, éprouvant son minuscule pouvoir.…

Denys Arcand, le sauvage des Amériques

Testament connaît un grand succès populaire au Québec depuis sa sortie, malgré un accueil critique relativement hostile. Qu’avez-vous pensé de cette réception ?

Je suis la mauvaise personne avec qui parler de la critique, car je ne la lis pas. Il faut dire que je ne lis pas non plus les critiques de cinéma en général, ni les critiques littéraires, ni les critiques musicales. Puisque ce sont des domaines que je connais, ça me choque et me perturbe pour rien. Il est rare que le portrait de l’œuvre ne soit pas déformé. Je ne dis pas que la critique n’a pas sa place, mais il s’agit d’un métier différent du mien, et que je préfère éviter en tant que lecteur, même si j’aime lire sur le cinéma des artisans perspicaces, qui ont un esprit critique, comme Ingmar Bergman. Quant à Testament, je dis depuis longtemps que mes films sont souvent mieux compris par le grand public que par les intellectuels.…

[Cinéma] La vénus d’argent : le louveteau du CAC 40

Une motarde fait exploser de son corps la vitrine d’un tailleur avant d’en dérober le plus beau costume; elle l’enfile dans les toilettes, après avoir retiré un éclat de verre de son torse et resserré le binder qui lui comprime les seins. Tout est dit dès l’entame, entre Carax et Titane, de La Vénus d’argent: être soi-même n’a pas de prix.

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Et si un personnage d’apprentie-tradeuse, non-binaire, fille de gendarme fait monter la caractérisation un peu haut, Claire Pommet (alias la chanteuse Pomme) le défend remarquablement, comme on le voit dans un entretien d’embauche en plan-séquence où elle tient la dragée haute à Mathieu Amalric. Un peu comme le récent Disco Boy de Giacomo Abbruzzese, le nouveau film d’Héléna Klotz ne considère que la surface de nos sociétés liquides où l’on se coule d’un continent à l’autre. Et de fait, la survie passe par la fluidité dans ce récit d’initiation qui fait la part belle aux acteurs (mention spéciale à Sofiane Zermani).…

Ian McEwan : un monument, mais d’arrière-garde

Roland Baines dos au sol, chargé au whisky, son nourrisson posé sur le torse, rumine ses souvenirs, notamment ce premier baiser que lui donna sa professeure de piano, à l’internat, alors qu’il n’avait que 13 ans, tandis que le nuage radioactif de Tchernobyl plane sur l’Europe. Nous sommes en 1986, à Londres, et la femme de Roland vient de les quitter, lui et son fils, pour accomplir sa vocation d’écrivain plutôt que de pourrir dans le regret le reste de son existence comme sa mère avant elle. Des souvenirs d’enfance, quand Roland suivait les affectations de son père militaire (comme l’auteur), qu’il était envoyé en internat, sa liaison dévorante et perverse avec sa professeure, s’enchevêtrent avec le présent nauséeux, puis s’ajoutent encore les récits de jeunesse de sa femme ou de sa belle-mère, Anglaise fascinée par les résistants allemands de la Rose Blanche, et qui épousera justement un ancien membre de ce cercle.…

[Cinéma] Vincent doit mourir : coup de maître

Ça commence comme un conte fantastique intimiste : Vincent, petit employé grasseyant d’une boîte de communication lyonnaise, est agressé sans raison par un stagiaire. Puis par son comptable. La comédie surréaliste laisse place lentement à autre chose. Le doute s’installe. Une foule anonyme devient menace. Et si tout le monde en voulait à Vincent ? Comme dans tous les grands films fantastiques, la caméra ne lâche pas son héros d’une semelle. Et le monde, vu à travers les yeux de chien battu de Karim Leklou (magistral) devient peu à peu sauvage et dangereux.

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En passant de la fable fantastique au conte apocalyptique, la proposition jusqu’au-boutiste de Stéphan Castang donne enfin du corps et de l’âme au cinéma de genre français. Vincent Doit Mourir dresse le portrait glaçant d’une France exsangue et ultra-violente, où chacun s’isole tragiquement, incapable de communiquer, et où le seul recours consiste à s’ensauvager.…

[Cinéma] How to have sex : apprentissage éthylique

En Angleterre aussi on pratique le « spring break », ces bacchanales traditionnellement célébrées aux USA par la jeunesse post-bachot. Si les stations balnéaires des Baléares sont moins glamours que la Floride ou la Californie, les gueules de bois sont les mêmes. C’est ce qu’apprendront à leurs dépens Tara, Skye et Emily, trois post-adolescentes anglaises venues sur les côtes méditerranéennes pour saborder leur foie – et leur innocence.

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La réalisatrice Molly Manning Walker a sans doute mis beaucoup d’elle-même dans cette comédie de mœurs où personne ne dessaoule pendant quasiment une heure trente. C’est sans doute la première qualité du film : avoir réussi à capter cette énergie poisseuse et ce désespoir cuisant qui animent les soirées étudiantes, confrontées à l’individualisme rampant de ces gamins qui n’ont pas encore appris à vivre. Le film n’échappe certes pas à quelques passages obligés du teen movie tragique, mais convainc grâce à sa mise en scène organique et à ses acteurs ultra-impliqués.…

L’Incorrect

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