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Rencontre au sommet (1/6) : Élisabeth II, la France et la place du sacré en politique

Alain Finkielkraut – Je suis frappé par la ferveur, même en France, pour la monarchie anglaise. Pendant plusieurs jours, tous les programmes des chaînes d'information en continu étaient consacrés à la mort de la reine. Les funérailles d’Élisabeth II ont battu des records d’audience. Ce spectacle m’a remis en mémoire la grande méditation d’Ortega y Gasset dans La Révolte des masses : « La monarchie n’exerce en Angleterre une fonction des plus déterminées et autant efficace : la fonction de symboliser. En face de la turbulence actuelle de tout le continent, le peuple anglais a voulu affirmer l'énorme permanence qui règle sa vie ». Et Ortega y Gasset conclut : « Ce peuple circule dans tout son temps ; il est véritablement seigneur de ces siècles dont il conserve l’active possession ». C'est à cette présence du passé que nous sommes très sensibles. Dans les pages qui précèdent, Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme, « si fondamental qu’il est la définition même de sa substance ». Au nom de l’ouverture à l’Autre, l’Europe en vient aujourd’hui à renier ce droit. À travers les obsèques d’Élisabeth II, nous rendons hommage à une continuité dont nous savons qu'elle est en péril.

Lire aussi : Rencontre au sommet : La France, qu’est-ce qu’il en reste ?

Pierre Manent – Je partage l'appréciation d’Alain Finkielkraut et son admiration pour le texte  d'Ortega y Gasset, mais ce que ce dernier décrit n'est pas ce que nous voyons parce que le peuple anglais – nous y incluons les autres peuples du Royaume-Uni ! – qui a marqué une sincère ferveur pour sa reine, d'ailleurs largement partagée chez nous, ne circule plus dans l’ensemble de son temps historique. Lui aussi a  rompu avec cette continuité qui reliait l’Europe moderne à la chrétienté. Il est vrai que le roi Charles III, d'une belle voix, et avec une fermeté que l'on n'attendait pas, a affirmé sa résolution de défendre la foi, la vraie foi protestante. Il y a une énorme distance entre un tel discours et la réalité du corps civique anglais qui est peut-être le plus déchristianisé de tous les peuples européens. Cet attachement anglais aux rites et symboles a donc quelque chose de réconfortant mais aussi de troublant  : le sentiment est sincère, mais de quelle continuité se font-ils les gardiens ? Est-ce que le déploiement de ferveur autour de la reine témoigne de la continuité de la vie britannique, ou bien est-ce la dernière flamme de quelque chose qui, en réalité, est en train de s'éteindre ? [...]

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Rencontre au sommet : La France, qu’est-ce qu’il en reste ?

Avec la rentrée politique de septembre, c’est toujours le même vacarme de fond qui recommence : politiciens qui polémiquent, chaînes d’infos qui commentent, twittos qui s’écharpent. Tout ce petit monde s’agite et croit vivre, alors qu’il barbotte en ratant l’essentiel. Et pendant ce temps-là, l’intelligence publique plonge. Alors pour ne pas rester prisonnier de cette écume des choses, L’Incorrect a décidé d’organiser une rencontre inédite entre quatre des plus grands intellectuels de notre temps, pour une conversation libre et érudite au coin du feu (du moins dans l’idée) sur quelques grands vertiges qui menacent la France dans son existence même : disparition du sacré, menace du wokisme, fin de la chrétienté, place de l’islam et de la laïcité, rôle de la presse. Réunir autour d’une même table ces quatre grands esprits était l’assurance d’une discussion politique proprement majusculaire. Silence, ça a commencé !

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Lire aussi : Éditorial d’Arthur de Watrigant : Ivre de guerre et de pouvoir

SOMMAIRE DE LA CONVERSATION

Lire aussi : Éditorial de Jacques de Guillebon : Déconstruire

LES INTELLOS

Chantal Delsol

Élève de Julien Freund et spécialiste d’Hannah Arendt – sous le patronage de laquelle elle plaça son institut fondé en 1993 – membre de l’Académie des sciences morales et politiques depuis 2007, Chantal Delsol appartient depuis quelques décennies déjà au gratin de la vie intellectuelle française.…

Éditorial idées d’octobre : La mort ?

On ne sait pas très bien ce que c’est et lorsqu’on croit y être confronté, on ne se retrouve confronté qu’à son absence et à rien d’autre puisque selon la sagesse matérialiste « quand elle est là, je n’y suis pas blablabla… » Du point de vue religieux, elle semble ne pas exister, simple mot pour désigner une séparation entre deux mondes, un instant après quoi la vie reprend ses droits dont on ne sait même pas s’ils auront été vraiment suspendus. Pour la science, on dégage un consensus : l’observation de quelques phénomènes irréversibles qui entraîneront la décomposition des chairs. Définition assez pauvre qui laisse encore la place à mille rêveries ontologiques dont aucune n’affronte l’enjeu de la mort. De la récapitulation dans le grand Tout cosmique via le fumier à la perpétuation par la mémoire, dans l’art ou dans la descendance, selon un héroïsme ou une monstruosité d’ampleur suffisante pour marquer l’histoire, nuls de ces différents subterfuges psychologiques ne prend en compte cette hypothèse : et si nous devions vraiment mourir ?…

[Idées] Le peuple séparé
Depuis 2017, la France traverse crise sur crise, chacune d’une ampleur relativement inédite dans son histoire récente, celle des Gilets jaunes et celle de l’épidémie de Covid-19. Quoique chacune d’un ordre différent, la première spécifiquement française, la suivante de dimension planétaire, elles ont suscité une interrogation sur la légitimité du pouvoir, et la façon dont il s’exerce par temps houleux, faisant apparaître une contestation au nom d’un peuple mal défini mais qui entendait bien être reconnu comme le seul à devoir disposer d’une souveraineté dont on l’aurait privé. C’est à partir de la relation de réversibilité entre les droits et les pouvoirs que Jean-Claude Milner examine ces deux crises, d’apparence étrangères l’une à l’autre, pour en faire la problématique d’une destitution du peuple que précipitent ceux qui s’en réclament confusément. [...]
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Laetitia Strauch-Bonart : « Un État omniprésent façonne un individu qui n’a pas besoin de la société civile »

Pour reprendre le titre de votre livre, quelles certitudes sur la France faudrait-il remettre en question ?

J’essaye de proposer des interprétations différentes de supposés communs. L’association de la centralisation aux Jacobins par exemple, alors que les Girondins partageaient la même vision de l’organisation de la vie politique. Ou le recours à la Révolution française comme marqueur du grand moment de centralisation et de verticalisation du pouvoir, en réalité entamé sous la monarchie, comme le décrit Tocqueville. L’idée de déclin français enfin relève davantage de notre héritage et d’une matrice commune que d’une conjoncture, généralement associée par la droite à la fin de la domination de la France en Europe. Sans vouloir faire preuve d’angélisme – je pense ici à l’école – il y a un paradoxe français à s’estimer comme grand pays et tomber en même temps dans un discours décliniste. Revenue du Royaume-Uni, je constate une forme d’auto-flagellation en dépit de notre capacité à résister au phénomène de politiques identitaires ou wokes. Nos ressources historiques refusent ce genre de divisions identitaires dans le corps politique. D’un côté il ne faut pas idéaliser notre capacité à faire nation dans le passé, et de l’autre il faut reconnaître l’antiwokisme qui habite nombre des intellectuels contemporains.

Ce mouvement n’est-il cependant pas en marche dans le monde de l’entreprise ?

Les entreprises concernées sont déjà internationales et celles qui jouent ce jeu en France le font par opportunisme vis-à-vis de leurs clients et salariés. Mais soyons clairs : leurs dirigeants refuseraient que leurs propres enfants soient exposés à ce mouvement. L’enjeu est le refus des pires excès du wokisme, soit la discrimination inversée, par la culture française. Le poisson pourrissant par la tête, l’entrée du wokisme est le fait de quelques militants dans certaines universités, notamment Science Po. Les convaincus ne sont pas si nombreux et le problème relève de la non-résistance de ceux qui sont sans opinion, voire hostiles, mais qui préfèrent les compromissions. On manque de décideurs bien vertébrés, capables de dire non, de le justifier, et prêts à se confronter à une supposée opinion publique, celle de la classe moyenne supérieure de Twitter.

Lire aussi : [Idées] Ces wokes qui n’existent pas ?

Vous blâmez l’État et promouvez un regain de la société civile. Mais n’est-ce pas l’individualisme postmoderne qui dépolitise ?

Sûrement les deux. L’individu est anesthésié, il a été déshabitué et déséduqué à se prendre en charge lui-même, à prendre en charge ce qui l’entoure, et à faire corps avec la société civile. L’État a participé à cette anesthésie car État et individu marchent ensemble. Un État omniprésent façonne un individu qui n’a pas besoin de la société civile. L’individu tel qu’il est devenu demande plus d’État. Il y a une forme d’apathie. Quand on pense à l’égoïsme, il faut penser à l’État, au-delà du marché, du capitalisme, et du libéralisme économique. L’État dispose à présent d’une vie propre qui dissimule les liens qui nous unissent ; toujours là mais invisibles.

Veut-on encore vraiment du politique, et rester français ?

Le pays nous envoie des signes contradictoires. D’un côté l’abstention, maladie des pays démocratiques avancés, illustre cette apathie. De l’autre côté les Gilets jaunes communiquent des signaux politiques extrêmement forts. Il y a un danger à délaisser la politique car tout ne se sous-traite pas ni ne s’externalise. Voir ici le dernier débat présidentiel, ou les échanges sur le pouvoir d’achat, traités sous l’angle purement technique. On a perdu la capacité à poser des questions simples en politique. L’externalisation du pouvoir mène à des situations catastrophiques : le refus de s’emparer du sujet de l’état de l’école en France signe par exemple une démission totale des pouvoirs publics. Elle pourrait être uniforme, ou contraignante, mais elle est aujourd’hui uniforme dans sa médiocrité.

« C’est un nivellement qui empêche la résilience. Faire disparaître la norme ne fait pas disparaître la souffrance et empêche de la dépasser »


Laetitia Strauch-Bonart

Les Gilets jaunes ont-ils marqué un sursaut politique ?

J’y ai vu quelque chose de très politique, avec le RIC comme symbole de cette ébullition politique. La demande de représentativité qui a émergé du mouvement dépasse la mondialisation, c’est une revendication purement politique. Et c’est le vrai sujet de la France depuis la Révolution. La construction de structures supranationales a éloigné la décision. Pour beaucoup, l’UE est ce gros machin politique loin de nous. L’UE s’est construite trop vite, trop loin, trop tôt, sur la fiction d’un peuple européen. Or chaque crise réveille les réflexes nationaux. Je fais partie des très rares libéraux qui pensent que l’euro est un problème, considérant qu’on ne peut avoir de monnaie commune sans budget commun, avec en outre une banque centrale indépendante. Une partie de notre élite tente de passer par-dessus les Français via l’Europe, d’où le retour de bâton. [...]

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[Idées] Christopher Lasch : grand-remplacer le progrès
Le journaliste Laurent Ottavi publie une introduction savante et bienvenue, qui manquait dans le champ éditorial, aux travaux du sociologue américain Christopher Lasch (1932-1994). Principalement connu en France pour La Révolte des élites, ouvrage dans lequel il montrait dès les années 80 comment une « minorité civilisée » (le « Parti du futur ») s’était progressivement détachée du peuple et de ses réalités profondes pour opérer un tournant progressiste et globaliste, Lasch est aussi un penseur fertile de la condition féminine (ses analyses vont à rebours d’à peu près toutes les thèses féministes), de la famille (dont il montre qu’elle ne pouvait pas être, n’en déplaise aux libéraux, un refuge immaculé de la morale dans un monde régi par l’intérêt) et de l’homme contemporain (ce Narcisse – ou Prométhée dépendant – qui, sans historicité ni vie intérieure, se croit libre alors qu’il est ballotté). [...]
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Arnold Gehlen : de la culture

Aux prises avec l’éternel débat qui entend distinguer ce qui chez nous relève de l’inné et de l’acquis, du naturel et du culturel, notre esprit chavire face à l’homme, « créature lacunaire » comme l’écrit Herder (poète et philosophe allemand du XVIIIe) dont on ne sait si elle possède pour elle-même des dispositions originelles que rien ne saurait altérer. C’est à partir de cette définition, qui revient en mantra tout au long de son œuvre, qu’Arnold Gehlen (1905-1976) entend bâtir, à la suite des philosophes allemands Max Scheler et Helmuth Plessner, une anthropologie philosophique capable d’appréhender l’homme selon sa nature propre, celle selon lui d’un être entièrement culturel qui se constitue en projetant son image dans le monde qui l’entoure afin de se saisir par le biais de cette projection.

Son livre majeur, L’Homme, sa nature et sa position dans le monde, publié en 1940 et réédité en 1962 après avoir été amendé, entreprend ce programme de description de l’homme à partir de ce que Gehlen nomme le cercle de l’action, hiatus qui lui offre la possibilité de réguler ses impulsions, toujours excédentaires, lesquelles nécessitent un apprentissage ayant pour but le « soulagement » que la culture satisfait en tant qu’elle figure le moyen pour l’homme de survivre dans un monde qui lui serait fatal s’il ne le transformait pas pour le rendre adéquat à son habitation.

Rien de ce qui semble naturel chez l’homme ne l’est, y compris les instincts, qu’il réduit à quasi rien dans sa somme, avant de les réhabiliter quelque peu par la suite

De là, pour Gehlen, le caractère proprement humain de la technique, qu’il ne perçoit pas comme une menace contrairement à nombre de ses contemporains, dans la mesure où elle manifeste le caractère culturel de l’homme qui travestit la culture en automatisme si bien qu’on la confond presque chez lui avec la nature. Autrement dit, rien de ce qui semble naturel chez l’homme ne l’est, y compris les instincts, qu’il réduit à quasi rien dans sa somme, avant de les réhabiliter quelque peu par la suite, notamment sous l’influence de Konrad Lorenz (biologiste autrichien et titulaire du prix Nobel de médecine de 1973). [...]

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[Idées] Ces wokes qui n’existent pas ?
« Les wokes n’existent pas ! et s’ils existent, on a mal compris qui ils étaient ! quand bien même, c’est plus compliqué que ce qu’il n’y paraît ! Quand bien même ils ont raison ! » C’est à peu près, en le caricaturant à peine, le propos général que tient Alex Mahoudeau dans ce livre censé démasquer une panique woke qui se serait emparée du camp de la réaction, toujours prompt, si l’on en croit notre ami, à manipuler l’opinion via des baudruches idéologiques que le sociologue prétend crever grâce à son ouvrage. Pourquoi pas, puisque d’une certaine façon nous serions rassurés à l’idée que la panique woke ne soit, en fin de compte, qu’une panique morale, c’est-à-dire une sorte d’hallucination collective propre à des gens chez qui la moindre remise en cause de leur domination sociale susciterait un délire paranoïaque, instrumentalisé par des médias en mal de sensation. Cela voudrait dire que les wokes ne s’impatronisent pas partout, que leur idéologie n’est que la projection fantasmatique de ceux qui les critiquent et, qu’en fin de compte, il ne se passe rien. [...]
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