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Les critiques littéraires de novembre

HYPNOTIQUE
LES FORCES, Laura Vazquez,  Éditions du Sous-sol, 304 p., 22€50

Avec sa casquette indévissable et son piercing, Laura Vasquez, poétesse et romancière, a le charme d’une adolescente butée mais un style passé à maturité. Les Forces est un roman expérimental qui rappelle un peu les premiers Mehdi Belhaj Kacem, phrases perforatrices, exploration intérieure, ruminations décalées et scènes improbables. La perspective de fond est une gnose sublimant un peu les fadaises de la déconstruction en les rattachant à une forme de théologie négative par le biais de Simone Weil et Plotin, ça n’empêche pas les lieux communs, mais ça ne fait pas obstacle au déploiement de sa folie méditative de femme décalée soulignant sans cesse l’étrangeté du réel, l’arrière-plan des discours convenus et la dimension froidement matérielle des choses. Surtout, Vazquez élabore une suite d’allégories saisissantes : gouine souveraine, assistant social dostoïevskien, maison de drogués, pendue rescapée, pompier philosophe, entre des monologues-fleuves et des poèmes soudains.…

Voir Naples et mourir
Gianfranco Rosi a toujours filmé les limbes, que ce soit le Gange à Benarès (Le Passeur, 1993), le périphérique romain (Sacro Gra, 2013) ou des non-lieux parsemés d’âmes errantes tentant de survivre entre deux conflits sans fin (Notturno, 2020). Avec Pompéi, Sotto le nuvole, il transforme Naples en antichambre d’un désastre imminent venu des tréfonds. Pas de bleu outremer à la Sorrentino ici ; le noir et blanc somptuaire, qui semble avoir congédié ses deux pôles au profit d’infinies valeurs de gris, ne parle que du passé dont les traces sont omniprésentes. Les champs Phlégréens, d’origine volcanique, travaillent depuis des millénaires à briser les constructions humaines. Les musées et chantiers archéologiques dessinent l’avenir de notre civilisation, et Rosi filme avec minutie le travail de leurs moines-soldats, avançant sous la pluie ou dans les ténèbres de réserves oubliées, conservateurs ou terrassiers. [...]
Les 10 commandements du sociétal maussade
1 - LA DIVERSITÉ TU CHÉRIRAS

Le CNC valorise la représentation des minorités, et le Sociétal maussade s’y emploie donc courageusement. Si ce début de saison est pauvre en films de banlieue, c’est le jackpot au niveau LGBT avec deux coming out lesbiens en milieu hostile, musulman – La Petite Dernière (Hafsia Herzi, 22/10) – ou grand-bourgeois – Love me tender (Anna Cazenave Cambet, 10/12), pour changer des gays dans le monde rural, tellement 2024 – La Pampa (Antoine Chevrollier). On peut y ajouter une comédie sérieuse sur les premières PMA post-loi Taubira – Des preuves d'amour (Alice Douard, 19/11). Au rayon des territoires investis pour siphonner l’argent des régions, notons le grand succès de Saint-Dizier qui, quoique honteusement désindustrialisé, voit péter dans son ciel les Mirage 2000 de la Base 113, Météors (Hubert Charuel, 08/10) s’y passe intégralement, ainsi qu’un petit tiers de Dossier 137 (Dominik Moll, 19/11). [...]
« Six Jours, ce printemps-là » : minable
Joachim Lafosse s’est fait un petit nom sur une seule thématique éminemment cinégénique : la notion d’espace privé qui était au centre de Nue Propriété, avec Isabelle Huppert, huis clos wallon tutoyant Pialat et Chabrol dans ses meilleurs moments. Ici, le cinéaste belge continue d’explorer le sujet à travers l’histoire d’une mère de famille qui squatte la maison de ses beaux-parents sur la Côte d’Azur… [...]
« Dossier 137 » : film-enquête
Virage radical que ce Dossier 137, Dominique Moll tournant le dos à l’inquiétante étrangeté dont il s’était fait le spécialiste pour réaliser un pur film-dossier à la Yves Boisset, sur un sujet brûlant : les bavures commises par certains flics de la BRI sur des Gilets Jaunes pendant les manifestations de  2018. Le film est souvent passionnant dans l’application qu’il montre à dépeindre le travail minutieux de la police des polices – mal vue par tout le monde et qui tente de louvoyer entre intérêts politiques et pressions syndicales. [...]
« Franz K. » : bouillie biographique
On le sait, les biografilms sont rarement dignes d’intérêt, toujours hagiographiques et ampoulés. Malgré ses tentatives désespérées pour rompre avec cette malédiction, ce Franz K. est probablement le pire traitement possible qu’on pouvait faire d’une vie de Kafka, en réduisant le romancier tchèque à une sorte de figure lunaire, vaguement autiste, qui plonge par hallucinations successives dans sa propre muséification. [...]
Bertrand Lacarelle : agent conspirateur
«Le petit nombre l’emportera subversivement sur la subversion elle-même » écrivait Dominique de Roux, et cette prophétie pourrait faire office de viatique à Bertrand Lacarelle, tant elle résume son mode de pensée et d’action, du moins depuis que je le connais : c’est-à-dire plus d’une décennie, et une décennie au cours de laquelle il n’aura cessé de se radicaliser. Ses derniers livres avaient été publiés chez Pierre-Guillaume de Roux, d’ailleurs, fils de Dominique, seigneur des lettres dissidentes, héritier superbe publiant Ezra Pound et Wyndham Lewis, Richard Millet et Bertrand Lacarelle donc, lequel tramait déjà des conspirations en appelant autant à la chevalerie médiévale qu’aux beatniks de la rue Gît-le-cœur, à tous les irréguliers supérieurs, comme les surréalistes dissidents (il s’était déjà fait connaître par des biographies littéraires de Vacher ou Cravan). On l’avait compté parmi les atamans du Cercle Cosaque, un rendez-vous littéraire underground qui remua un peu le Paris des années 10, toque sur le crâne, bouteille de vin turc brandie à la main et un « hourrah » crié pour réveiller la foule. Et puis il se fit plus rare. Il avait conservé son œil malicieux, sa jeunesse intacte et son panama des jours pluvieux, mais on l’apercevait moins à Saint-Germain-des-Prés ou dans les raouts pour poètes à trois grammes et vingt lecteurs, que nous avions aimé fréquenter ensemble par ennui des mondanités sérieuses. [...]
Patrice Jean : débuts déjà majeurs
Publiés à l’origine par les éditions Rue Fromentin fondées par Jean-Pierre Montal et Marie David, La France de Bernard (2013), Les Structures du mal (2015) et Revenir à Lisbonne (2016) définissent les grands axes de Patrice Jean comme romancier, lequel émergera vraiment sur la scène littéraire avec son quatrième roman, L’Homme surnuméraire, en 2017. Maintenant qu’il s’est imposé, cette belle réédition augmentée consacre en quelque sorte l’importance avérée du romancier. On y redécouvre les trois romans de ses débuts introduits par un bref entretien et suivis d’aphorismes, de nouvelles et de méditations sur divers auteurs et plusieurs questions littéraires, l’ensemble nous donnant l’impression de pénétrer dans l’atelier de l’écrivain, d’y observer la naissance, les grandes lignes et l’environnement intellectuel et sensible d’une œuvre. On le sait, Jean est flaubertien en diable et cet héritier du génie normand débuta dans la veine de Bouvard et Pécuchet avec sa France de Bernard qui narre les dérives d’un employé de banque récemment divorcé, lequel, s’étant vu qualifié de « philosophe » par la cheffe de service dont il convoite le cul, se prend au jeu et, de notes vespérales en cafés philos, s’imagine devenir Don Juan par les armes de Socrate. Radicalement satirique, ce roman révèle la bêtise par contrastes, le snobisme pseudo-intellectuel des lecteurs de Télérama s’avérant encore plus grotesque de mépriser celui, chimiquement pur, de Bernard, qui n’en est que la dimension candide. [...]

L’Incorrect

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