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Les critiques littéraires d’avril

Un fantasme littéraire

PAX, GRÉGOIRE POLET, Gallimard, 448 p., 23,50 €

La conférence de paix à Paris, en 1919 en présence du président américain Thomas Woodrow Wilson qui en profite pour jeter les bases de la Société des Nations, voici l’événement axial autour duquel ce livre non seulement tourne, mais virevolte avec une grâce évidente. C’est que le projet de Polet est assez singulier : embarquer son lecteur avec lui dans l’Histoire et s’y promener comme l’on passerait d’une pièce à l’autre dans un espace où toutes les époques pourraient coexister, en somme, y circuler comme dans un livre écrit par un autre que notre écrivain pourrait lui-même réécrire ou coécrire avant de couper net pour revenir dans son bureau et nous excuser de devoir amener ses enfants à l’école. Polet réalise une espèce de fantasme démiurgique et littéraire, nous traînant au fil de ses phrases dans le crâne de Goya ou la chambre où Marcel Proust écrit, nous présentant l’arrivée des ministres étrangers à Paris ou repartant au lendemain de la défaite française de 1870.…

L’Indochine au cinéma : 70 ans de hors-champ

Le film de guerre n’est pas un genre populaire en France, si l’on écarte les grandes vadrouilles et autres gaudrioles à la gloire de la Libération – et d’une certaine résilience française matraquée à coups de bonne humeur roborative. Du film de Gillo Pontecorvo sur la guerre d’Algérie aux Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, ceux qui osent embrasser certaines réalités ont connu pendant longtemps les foudres de la censure d’État. Il faut dire que la Ve République à ses débuts entendait bien orchestrer la vie culturelle et la mémoire historique de concert.

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Des années 50 aux années 70, tous les films qui évoquent de près ou de loin l’Indochine sont soumis à une observation discrète mais attentive de la part de la Commission de contrôle du CNC, créée en 1945 : les personnages de vétérans sont passés au crible, comme celui incarné par Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud.…

[Cinéma] Le déserteur : à voir absolument

Avec son troisième long-métrage, le tout à fait remarquable Déserteur, Dani Rosenberg construit une figure d’objecteur d’inconscience qui s’échappe mécaniquement des combats dans la bande de Gaza pour retrouver le goût de sa jeunesse et casser les automatismes du soldat. Entre burlesque et tragique, le corps épuisé de son acteur (Ido Tako, formidable) est la base d’une mise en scène toujours en mouvement, rappelant les jeunes Skolimoswski pour le culte de la vitesse et Bellocchio pour l’âpreté politique.

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Shlomi devient une sorte de Prince de Hombourg inversé, condamné non plus à la prison mais à la fuite perpétuelle et dont la désobéissance crée un chaos qui le dépasse. Le portrait en filigrane d’une société aussi violente qu’aux aguets impressionne, tout comme la rigueur d’une fin implacable qui atteste de la rectitude morale du réalisateur. Le jour comme la nuit sont des terres étrangères dans Le Déserteur, porteur d’un sens encore plus amer depuis les attaques du 7 octobre.…

[Cinéma] Que notre joie demeure : requiem Français

Déjà le quinzième film pour la réalisatrice Cheyenne-Marie Caron: un hommage au père Hamel assassiné par deux djihadistes en 2016, en forme de pamphlet œcuménique et tentative sincère de réconciliation entre les religions. Caron a le mérite de s’attaquer aux sujets qui fâchent en dépit des convenances et des critiques, tout en osant parler frontalement de la foi comme ciment social. Ce qui lui a valu probablement d’être superbement ignorée par le CNC depuis vingt ans et d’avoir encore, pour ce film, opté pour un financement participatif.

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La conséquence, c’est un manque de moyens qui donne inévitablement au film la facture d’un téléfilm France 2. Reste qu’au-delà de sa forme un peu maigre et de son intention parfois trop littérale, le métrage parvient à émouvoir en collant avec empathie aux basques de ses deux protagonistes (le père Hamel et un djihadiste) jusqu’à une dernière bobine forcément poignante et portée par les nappes d’Arvo Pärt qui donnent à l’ensemble des airs de requiem (pour une France catholique).…

[Cinéma] Civil War : La vie comme elle vient

Les critiques français sont très mitigés sur le cas Civil War. C’est en général assez bon signe. Il faut dire qu’Alex Garland était attendu au tournant. Romancier, scénariste et réalisateur, le britannique s’est illustré dans les années 90 avec La Plage (moui) ou encore le script de 28 jours plus tard, plus récemment avec Annihilation, thriller post-tarkovskien et Devs, ambitieuse série où il explore la psyché des Gafam à l’aune d’une sorte de hard SF contemplative et mélancolique. Fomenté sous la tutelle des incontournables young moguls de A24, le projet Civil War mettait l’eau à la bouche : tout le monde attendait le « grand film politique » où les Etats-Unis seraient enfin mis face à leurs démons.

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Tout le monde attendait le réalisateur qui aurait le courage de filmer frontalement cette fracture qui est en train de détruire la nation américaine depuis 40 ans, et qui s’est cristallisée depuis le mandat de Donald Trump, opposant l’Amérique citadine, bourgeoise et progressiste à une Amérique de la rust belt, aux abois et capable de tout par manque de considération.…

[Musique] Bleachers : tout le charme de l’Occident

Jack Antonoff est une star et pourtant ce nom ne vous dit probablement rien. Avec lui sont nés les albums les plus réussis de Taylor Swift, Lana Del Rey, Lorde ou The 1975. Au dernier Grammy Awards, il a remporté pour la troisième fois consécutive le titre de Producteur de l’Année. Comme si cela ne suffisait pas, l’album de l’année était aussi l’une de ses productions (Midnights de Taylor Swift). Comme hier Mark Ronson, Jack Antonoff est aujourd’hui le producteur américain à la mode. Son nom se fait entendre partout de Los Angeles à Paris. Pourtant, à y regarder de plus près, Jack Antonoff a gardé quelque chose d’infiniment pur. Rien de blasé, rien de cynique. Une joie sincère met en mouvement son être et sa musique.

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Un monument new-yorkais

Ne cherchez plus, le tube de ce début d’année 2024 est dans ce disque.…

[Cinéma] L’île : passe ton bac d’abord

Sur une plage la nuit, une aspirante danseuse fête son départ au Canada avec ses amis ados. On boit, on fricote, on ricane, on s’étreint jusqu’au petit jour. La même, récitante, dit en off, d’une voix blanche et pénétrée, des sentences profondes sur la vie par-dessus les images tremblantes ou quelconques. Le cours du récit est interrompu par des répétitions et improvisations – les mêmes jeunes dans leur propre rôle – ou des boucles de scènes déjà vues dont on se serait bien passé. Un metteur en scène les guide, s’extasiant tellement ils sont bons.

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La mise en abyme du vide ne débouche pourtant que sur du vide au carré, et Damien Manivel ne semble pas comprendre qu’il s’est laissé dérailler dans son concept. L’Ile ressemble à un doudou de Mikhaël Hers, qui se serait lui-même avorté pour cause de trop grande culculterie.…

Alain Chamfort : dernier tour de piste

Début janvier, Alain Chamfort, figure atypique des variétés françaises annonçait, à l’occasion d’une « conversation musicale » au théâtre de l’Œuvre intitulée Le Meilleur de moi-même, la fin de sa carrière. 2024 serait l’année de ses adieux en fanfare : le spectacle commémoratif donc, un EP produit par Sébastien Tellier – figure branchée et velue de l’électro française –, un ultime album, L’Impermanence, paru fin mars et une ressortie de son catalogue riche d’une quinzaine d’albums. Surtout connu par le grand public pour son incontournable « Manureva » (1979), dont le texte est écrit par Serge Gainsbourg (avec lequel il travaillera, non sans heurts, sur trois albums), compositeur et interprète, Alain Chamfort n’aura pas été l’homme d’un seul titre, ni d’un seul parolier. Sans vouloir fatiguer le lecteur avec une paresseuse liste de morceaux, l’évocation de « La fièvre dans le sang », « Paradis », « Clara veut la lune » ou plus récemment « À la droite de Dior » réveillera peut- être chez lui quelques souvenirs.…

L’Incorrect

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