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Lionel Shriver et Pola Oloixarac : chez elle, pas de cancel
Les historiens du futur, lorsqu’ils considéreront les années 2010-2020, se demanderont comment l’Occident a pu sombrer dans l’hystérie collective connue sous le nom de wokisme. Hystérie collective, c’est le titre du nouveau roman de Lionel Shriver, traduction un peu appuyée de l’original : Mania. Shriver et le wokisme, comme on sait, c’est une grande histoire d’amour. En gros, cette courageuse franc-tireuse venue de la gauche libérale (au sens continental) est devenue l’incarnation du combat contre la cancel culture, le sensitivity reading et autres fadaises à la mode. Elle a écrit sur ces sujets délicats – notamment la question de l’islam – des tribunes et essais corrosifs qui ont fait hurler les progressistes, traduits l’an dernier dans Abominations. Sa carrière de romancière à succès (Il faut qu’on parle de Kevin, Big Brother, etc.) et sa carrière de journaliste se sont déroulées jusqu’ici séparément, avec quelques interférences (les passages satiriques de Quatre heures, vingt-deux minutes, dix-huit secondes sur l’inclusivité en entreprise). Cette fois, elle les mélange, Hystérie collective ne se cachant pas d’être un roman satirique, un prolongement fictionnel de ses tribunes. Le risque, c’est évidemment que la dimension romanesque en sorte appauvrie ; de fait, Shriver n’échappe pas complètement à l’écueil, à moins qu’elle en soit consciente et qu’elle assume, tout étant bon pour défourailler contre les imbécillités du wokisme. Le lecteur sait donc à quoi s’attendre : Hystérie collective est un roman à thèse, les personnages sont les supports d’une plaidoirie. Cette réserve faite, on peut se lancer. [...]
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« Luminiscence » : l’église saint-Eustache racontée et sublimée par un son et lumière fantastique

Le poète Vladimir Maïakovski rêvait d’ampoules aux yeux des gargouilles de Notre-Dame. Son emphase futuriste et sa foi dans l’hérésie soviétique portent évidemment à quelque circonspection pour accueillir ses conseils. Néanmoins, l’usage d’arguments modernes pour magnifier l’architecture de nos églises ne doit pas être méprisé ; en certaines circonstances, ils peuvent faire des miracles. Et cela fait quelques années que les illuminations des plus célèbres façades gothiques de France attirent un public nombreux et enthousiaste. Celles-ci ne jurent pas avec leur support sans doute pour deux raisons : la première, c’est que les églises gothiques, comme les monuments antiques, d’ailleurs, étaient à l’origine peintes, rutilantes, multicolores, si bien que les projections en ravivent les possibilités originelles. Ensuite, la complexe géométrie dont témoigne l’architecture gothique, avec ses rosaces, ses arcs successifs, ses lignes multipliées, ses effets visuels d’échos, d’entrelacements, de graduations, d’élans et de perspectives enchâssées, sa logique dynamique et exponentielle, tout cela est particulièrement propice au jeu de lumières.…

« Urchin » : sans toit ni talent
Premier long-métrage d'un jeune acteur remarqué dans Sans filtre, la Palme d’Or de Ruben Östlund, Urchin suit la dérive d'un jeune clochard dans l’Angleterre d'aujourd'hui. On sent Harris Dickinson écartelé entre un désir d'empathie à la Sean Baker et le regard clinique opiacé des frères Safdie (Uncut gems, obliquement cité dans une réplique). D'où les quelques scènes d'hallucinations, les seules un peu marquantes avec notamment la transition entre une bonde de lavabo et un outre-monde sous-marin donnant sur une grotte mystérieuse. [...]
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 « Les Dimanches » : crise de foi
Excellente surprise que ces Dimanches, récit tout en nuances d’un embrasement véritable : celui de la vocation et de la foi, celui d’une jeune fille, Anarea (formidable Blanca Soroa),  qui décide de rentrer dans les ordres à seize ans, contre l’avis de sa famille (farouchement athée et matérialiste) et même contre les bouffées de désir adolescent qu’elle tente régulièrement de faire taire en elle. [...]
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 « Send help » de Sam Raimi : grand retour et petites ambitions
Sam Raimi est peut-être l’un des rares réalisateurs stars des années 80 à avoir gardé la tête froide et une relative indépendance dans ses projets et sa façon de travailler. Expérimentateur de génie, connu pour sa trilogie culte Evil Dead qui revisitait l’horreur viscérale à la sauce Chuck Jones, frère d’armes des frères Coen avec qui il partage un goût immodéré pour les focales longues et l’humour « slapstick » (bouffon), il s’était tiré avec tous les honneurs du passage aux blockbusters, signant avec sa trilogie Spiderman une épopée à la fois spectaculaire et furieusement personnelle. À l’inverse d’un Tim Burton qui s’auto-caricature jusqu’à la nausée, Sam Raimi semble soucieux de ne pas avoir créé une marque, tout en préservant son insolence et quelques gimmicks réjouissants : preuve en est ce petit film brutal, superbement raconté et filmé, qui tresse autour d’un sujet rebattu – un homme et une femme que tout sépare doivent survivre sur une île déserte – une satire cruelle du monde du travail et du libéralisme. [...]
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Lolita Pille est-elle devenue l’anti-Édouard Louis ? Presque
À l’automne dernier, dans Que faire de la littérature ?, Édouard Louis prônait une littérature militante, soi-disant « lyrique et révolutionnaire », c’est-à-dire kitsch et enrégimentée, revenue à tous les poncifs totalitaires du xxe siècle, indifférente au style, suspicieuse à l’égard de la fiction, platement victimaire, réaliste et frontale. En ce début d’année 26, voici que Lolita Pille sort son propre essai sur la question, avec Antigone reine, qu’on pourrait presque lire, sur de nombreux points, même si tel n’était pas son but, comme une réplique à Édouard Louis. On se réjouit en tout cas que de tels débats aient lieu à une époque où la littérature, privée d’écoles, de tradition ou d’avant-gardes, ne se caractérise plus, formellement, que par des sujets plus ou moins tendances. On se rassure aussi qu’une autrice prenne la plume pour en défendre les prérogatives propres au moment où l’exploitation idéologique de la littérature devient la solution la plus facile et la plus fallacieuse pour lui donner de la consistance et une aura marketing pseudo-sulfureuse.  [...]
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« Mitterrand confidentiel » ou l’ hagiographie confuse
Qu’on lui confie une série centrée sur le Mitterrand terminal, et il est à parier que la télévision publique ne fera pas jouer le fameux droit d’inventaire. Confirmation en est donnée avec Mitterrand confidentiel qui fait d’abord mine, très mollement, d’écorner la légende dorée. Dès l’entame du premier épisode, la jeunesse pétainiste du président est dévoilée par l’annonce de la publication d’Une Jeunesse française, le livre de Pierre Péan sur ses années vichystes. Viendront dans le second les révélations sur la famille cachée et les écoutes téléphoniques. Le vieux sage serait un vieux salaud ? La structure qui se met en place va évidemment infirmer cette hypothèse. Chaque scandale entraîne un flash-back et le récit progresse sur deux plans, les retours en arrière expliquant in fine le comportement supposément problématique de Mitterrand (l’attentat de l’Observatoire, monté par l’extrême droite, serait à l’origine du besoin obsessionnel de protéger sa famille par les écoutes). L’articulation homme public-homme privé ne se développe jamais, dans Mitterrand confidentiel, pour la raison que le politique est finalement réduit à de vagues signes, un arrière-plan confus, comme avec cette sortie pendant un discours à Vichy qui déplaît au jeune et courageux François, juste avant son entrée tardive en Résistance. Le double récit permet de recentrer rapidement l’intrigue sur ce qui intéresse Stéphane Pannetier : l’histoire somme toute basique d’un homme pris entre deux femmes (avec ici, une troisième en embuscade, la République, et qui ne rigole pas). Cet infra-vaudeville est traité avec un sérieux de bon aloi, et une farandole de clichés à l’avenant. [...]
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« Dreams » : l’apothéose de Michel Franco
Les cinéastes contemporains mexicains se divisent grosso modo en trois catégories : ceux qui s’exfiltrent à Hollywood en adoptant les codes en vigueur (Guillermo del Toro et sa lente dérive Disney-wokiste) ; ceux qui, sans les adopter, parviennent à s’abonner aux films de prestige : Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu ; enfin, ceux qui préfèrent pratiquer encore le dolorisme cruel et natif à l’ombre des principaux festivals européens comme Carlos Reygadas et Amal Escalante. Hors de cette typologie, un curieux spécimen se distingue toutefois : Michel Franco, dont le dernier film, Dreams, illustre cet entre-deux, jusque dans sa localisation, entre États-Unis et Mexique. [...]
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