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Pierre Vermeren : « Nos dirigeants ont délibérément abandonné les secteurs productifs »

Dans un article du 14 septembre pour Le Figaro, vous expliquez que des millions de jeunes hommes sont laissés pour compte en France, et que cet abandon multifactoriel est en partie dû à la déliquescence de certains secteurs d’activité traditionnellement masculins. Est-ce la mondialisation et le libéralisme qui les ont sacrifiés ?

En partie oui, en partie non. D’abord, la Chine a capté à elle seule 40% des emplois industriels mondiaux en 40 ans, de sorte que de nombreuses activités ont quitté l’Europe et notre pays vers elle. Nous avons perdu 2,5 millions d’emplois industriels. Autre secteur très touché, l’agriculture, dont les effectifs se sont effondrés durant la même période, dans des proportions bien plus dramatiques encore, mais la Chine n’y est pour rien. Les États-Unis, le Brésil, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas ont compensé nos six millions d’hectares de terres agricoles perdus depuis 1950. Or l’industrie et l’agriculture occupaient encore 60% des actifs après-guerre en France. Ces métiers très masculins n’occupent plus qu’un travailleur sur huit de nos jours.

Lire aussi : Pierre Vermeren : La France au stade palliatif

Mais la mondialisation et le libéralisme n’expliquent pas tout : l’Allemagne et l’Italie ont gardé bien plus d’emplois industriels (et aussi agricoles en Italie) que nous ! Pourquoi ? Parce que nos dirigeants ont délibérément abandonné les secteurs productifs, n’y voyant plus d’intérêt, et considérant qu’il faut se concentrer sur des activités plus lucratives (assistance aux entreprises, finance, médias et communication etc.), et laisser le commerce mondial faire le reste. Résultat, on a supprimé bien plus d’emplois que ce qui était imposé par la compétitivité internationale. Au lieu de robotiser nos usines, on les a délocalisées. Et on a robotisé des emplois qui pouvaient être gardés sur place (caisses automatiques, gardiennage, pompistes etc.). On a voulu se passer de l’humain : cela a considérablement affaibli les syndicats, les partis de gauche et les revendications sociales ; mais la question sociale est intacte, elle est même aggravée.

Une politique de relocalisation et le retour du service militaire obligatoire, par exemple, seraient-ils susceptibles de renverser la vapeur ?

Il faut réindustrialiser, mais aussi recréer un secteur primaire qui embauche. Le bio et la protection des animaux, l’économie circulaire et la stimulation des productions locales militent en ce sens. Concernant l’industrie, rapatrier les secteurs stratégiques s’impose. Un pays comme la France ne peut pas sous-traiter sa production industrielle et ses technologies auprès d’une puissance totalitaire à l’autre bout du monde. Il est normal qu’on ne produise pas tout notre textile ni tous nos médicaments. Mais ne rien produire nous condamne à une catastrophe en cas de crise comme on l’a vu avec la crise du covid-19. En revanche, pour les produits les plus technologiques, comme l’industrie militaire et l’aéronautique, nous devons être auto-suffisants, au moins à l’échelle européenne. Cela vaut pour l’électronique et l’informatique. Autant dire que les investissements et les efforts à fournir sont considérables. Les Chinois qui ont engagé ce travail il y a trente ans rivalisent avec les États-Unis : nous en sommes loin. Cela commence par l’école, car ce n’est pas en produisant des diplômés a-chiffrés qu’on va s’en sortir en ce domaine. Il faut donc sélectionner précocement les 20 ou 30% d’enfants qui ont les meilleures aptitudes scientifiques et les pousser dans cette direction avec des instituteurs et des professeurs compétents et donc mieux payés. [...]

La cité athénienne, un modèle en crise ?

Le modèle de la cité athénienne a été utilisé parfois à tort et à travers pour justifier les égarements de la démocratie. De fait, il porte en germe dès ses débuts cette injonction à entrer dans le temps du progrès, dans une circulation historique qui mettrait de côté l’âme et la notion de divin. Comme le dira Foucault, « toute l’antiquité me paraît avoir été une erreur ». Erreur fondamentale sur laquelle le monde des Lumières verrouille sa pensée, place les pions d’un égalitarisme qui lentement s’impose comme modèle unique. En effet, la conscience politique ne se réalise dans la polis qu’au prix d’une évacuation de l’invisible, d’un lent éloignement du monde des morts (illustré par le passage de l’inhumation à la crémation dans les rites mortuaires) et de la prise en compte d’un passé désormais identifiable, qui valorise le présent comme seule expérience possible. « Une délimitation plus rigoureuse des différents plans du réel », selon Jean-Pierre Vernant, qui intervient notamment après la chute de la puissance mycénienne et la crise de la souveraineté qui en découle.

La conscience spatiale de soi remplace peu à peu l’appréhension cosmique de l’âme, c’est un tournant décisif qui augure une intrication désormais irréversible du religieux, du juridique et du social

L’installation du langage comme ferment du politique est la conséquence immédiate de cette prise de distance. Il faut rappeler que la polis grecque a d’abord été fondée sur les premiers rituels de sédentarisation, qui ont cristallisé l’imaginaire politique et religieux autour de ce que Julien Coupat appelle la « comédie de l’innocence », visible à travers les premières tragédies et les sacrifices animaux. Tragédie et sacrifice procèdent par ailleurs du même soin purgatif destiné à contrôler l’hubris et permettant à la « meute des égalitaires » (Coupat) de taire et d’adoucir le crime collectif qui est à la base du consentement citadin. Si la parole est devenue l’élément qui a supplanté toutes les autres formes de pouvoir, c’est parce qu’elle était avant tout liée à ce nouveau mode d’existence qu’était la vie circonscrite à un espace de production – et donc à un temps qui devenait de plus en plus « causal » et de moins en moins cyclique. La démocratie de la polis, c’est la parole comme figuration du politique et neutralisation symbolique de la violence. Le sophisme et la rhétorique mènent bientôt à un art oratoire qui sera la chair de l’entreprise politique athénienne : tout peut se discourir, tout peut s’argumenter parmi le peuple, à condition qu’il se meuve dans l’espace de la nouvelle cité grecque. Non plus construite autour d’un temple et d’un palais, mais autour d’une agora et désormais pourvue de fortifications pour elle-même. [...]

Squid Games : une fable morale

Le succès de Squid Games n’est pas le fruit d’une frénésie collective imméritée. Cette série est une réussite formelle manifeste. Son scénario d’une grande intelligence est servi par un casting d’acteurs locaux remarquables, au sein desquels se distingue Lee Jung-Jae, émule asiatique de Fabrice Luchini et Roberto Benigni qui interprète le personnage principal Seong Gi-hun. Doté d’un comique naturel irrésistible, il a la qualité rare du clown capable d’émouvoir sans jamais céder aux sirènes du pathos, jusqu'à s'enlaidir. C’est d’ailleurs une marque de fabrique du pays de la dynastie Joseon que de ne pas verser dans cette épouvantable moraline occidentale qui a contaminé l’entièreté de sa fiction cinématographique.

Intense réflexion sur la cruauté de la vie coréenne pour les plus démunis, Squid Games est une fable morale qui est tout à fait transposable en France ou aux Etats-Unis. Elle présente des exclus, qu’ils soient des criminels marginaux ou des accros aux paris sportifs endettés, ayant l’espoir de se refaire financièrement en participant à un jeu secret dont ils ne connaissent pas les conséquences avant d’en être les acteurs. Recrutés dans la rue par un homme mystérieux qui teste leur détermination à s’avilir en leur balançant de grandes claques contre quelques billets, ces hommes et ces femmes sont ensuite conduits sur une île où les sévices les plus vicieux leur sont infligés au cours d’épreuves perverses servant de spectacle à une élite financière occulte prête à payer pour cet Intervilles mâtiné de snuff movie. [...]

Antoine Gallon : « L’agitation nauséabonde des opposants à la chasse à courre conduit à des dérives »

La stèle d’un ancien veneur en forêt de Compiègne a été profanée. Que s’est-il précisément passé ?

Ce jeune homme avait découvert la chasse à courre en Picardie, d’où il est originaire. Il était piqueux dans un équipage de vénerie, c’est-à-dire qu’il s’occupait à l’année des chiens d’un équipage. L’an passé, il est décédé prématurément à l’âge de 42 ans. Sa famille a ramené sa dépouille en Picardie et pour honorer sa mémoire, ses deux jeunes filles lui ont consacré une stèle très modeste dans la forêt de Compiègne. Dimanche ou en début de semaine, elles ont retrouvé cette stèle vandalisée, avec une croix gammée et un « veneur assassin ». Très clairement, les responsables sont des gens qui sont opposés à la chasse à courre. Rien pourtant n’indiquait sur la stèle qu’il était veneur, mais visiblement au courant, les opposants à la chasse à courre l’ont vandalisée.

Comment la famille a-t-elle réagi ? Envisage-t-elle des poursuites judiciaires ?

Mardi, j’ai eu la mère des deux filles au téléphone – ces filles qui ont déjà perdu leur père très jeunes. La famille est effondrée que des salopards aient piétiné, vandalisé la stèle. En ce qui concerne les poursuites, nous n’en avons pas parlé, mais qui poursuivre ? Une plainte contre X serait simplement classée sans suite et ne donnerait rien. Je le leur déconseille. [...]

Les mères repenties

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Tout commence en 2015 quand Orna Donath, une sociologue israélienne féministe (ne souhaitant pas avoir d’enfant), publie une « étude qualitative » tendant à démontrer que les femmes peuvent regretter d’être devenues mères. Découverte du siècle. La soi-disant étude n’est en réalité que le recueil des témoignages de vingt-trois femmes de 26 à 73 ans, qui regrettent d’avoir eu des enfants. La faute à la société patriarcale, et à ses « injonctions » à perpétuer la race. Précisons que les femmes de l’étude sont toutes israéliennes. Peut-être que la submersion démographique par un peuple légèrement hostile, légitime le fait d’inciter les femmes à procréer ?

Interrogée dans le Figaro Madame en novembre 2019, Orna Donath se réjouissait que « par leurs témoignages, les femmes lèvent un tabou ultime et viennent casser ce mythe. La maternité n’est pas un royaume sacré mais une relation subjective, vécue différemment selon les mères, qui peut apporter de la joie, de l’amour mais aussi de la haine, de la jalousie et du regret ».…

La civilisation des prénoms

Chacun se rappelle la séquence des Terriens du dimanche où Zemmour avait critiqué vertement le prénom africain de la chroniqueuse Hapsatou Sy, lui suggérant ensuite de le troquer pour Corinne ! De cet attachement aux prénoms français – un attachement somme toute bien légitime – de ce marqueur civilisationnel pourrions-nous dire, le futur candidat à l’élection présidentielle ne pouvait pas ne pas formuler une proposition politique : revenir à la loi qui était en vigueur en France jusqu’au début de l’année 1993, et qui imposait aux parents de choisir le prénom de leur enfant parmi ceux que propose le calendrier chrétien.

Une loi intéressante, me disais-je. Elle pourrait en effet, pensais-je dans mon extrême candeur, ramener les Français d’origine étrangère vers davantage d’attachement à la France, à notre civilisation chrétienne, à notre culture nationale commune, à notre « héritage reçu indivis », pour parler comme Ernest Renan. Jusqu’à ce qu’au détour d’une discussion avec Montesquieu, celui-ci ne me détrompe, de ce ton aristocratique quoique modéré qui est le sien : « Lorsqu’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois : cela paraîtrait trop tyrannique… » [...]

Sir David Amess, victime du terrorisme islamiste

Catholique, Sir David Amess est né dans un milieu modeste de la banlieue londonienne en 1952. Marié et père de cinq enfants, il est fait chevalier par Elizabeth II en 2015 pour son engagement dans la vie publique. Il occupait les bancs de la Chambre des communes depuis 1983, sous la bannière du Parti conservateur. Ses positions étaient très fermes sur la question de l’interdiction de l’avortement et du mariage homosexuel. Militant du rétablissement de la peine de mort, il défendait par contre l’abolition de la chasse et notamment de la chasse au renard : il était de fait très attaché à la question du bien-être animal. Pareillement, il a été un fervent militant du Brexit. Au cours de sa carrière parlementaire, Sir David Amess a refusé à plusieurs reprises quelques ministères pour pouvoir garder sa proximité avec son électorat. [...]

Le caractère très probablement islamique de l’assassinat est lié à la radicalisation du suspect en solitaire sur internet pendant les confinements

Pape François : qui est-il pour juger ?

Il y a huit ans, l’Église catholique se dotait d’un pape inattendu. Rompant avec une suite de pontifes théologiens attachés à la tradition, le pape François a fait assez vite sentir ses opinions sociales et mondialistes. Témoignant de son affliction à Lampedusa face aux camps de migrants (« Vergogna ! Vergogna ! ») ; déclarant dans un avion, à propos de l’homosexualité : « Qui suis-je, moi, pour juger ? » ; invitant les chrétiens à ne pas se contenter de compatir et de donner, mais à toucher les malheureux (homélie sur la guérison d’un lépreux dans l’Évangile de Marc, 1, 40-41). Ces saillies n’ont sans doute pas plu à tout le monde, mais on reconnaîtra qu’elles étaient vraiment évangéliques. Ajoutons que son opposition au mouvement LGBT et sa défense d’une « écologie intégrale » ne pouvaient que satisfaire les esprits éclairés, et spécialement les conservateurs, pour qui l’écologie ne saurait se confondre avec un quelconque progressisme transhumaniste. En revanche, le fâcheux geste de la vénération de la Pachamama, filmée dans les jardins du Vatican (où l’on voit notamment un franciscain se prosterner devant la « Terre-Mère »), geste qui naissait à coup sûr de la volonté très honorable du pape de manifester son respect envers les cultures indigènes d’Amazonie, était d’une telle ambiguïté (vénération ou idolâtrie ?) qu’il a suscité la stupéfaction des théologiens même modérés et excité la révolte des traditionnalistes.

Le beau départ de ce pontificat a donc été assez rapidement gâté par une politisation outrancière du message évangélique, dont l’acmé se confond avec l’aval solennel que le pontife a donné au Pacte de Marrakech incitant au développement des politiques migratoires. Incapable d’évaluer en personne la brutalité de ces migrations sur les populations européennes (brutalité qui risque fort de finir d’ici peu en guerres sociales et inter-ethniques), le pontife argentin a confondu, sans aucune rationalité, l’accueil évangélique à la personne et l’accueil de populations entières, dont les codes et, trop souvent, les violences heurtent l’esprit européen. [...]

L’Incorrect

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